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Afghanistan : vers un effondrement économique et politique ?

Publié le 10 décembre 2021 Mis à jour le 14 décembre 2021

Le 15 août, Kaboul tombe aux mains des talibans. Quelques semaines plus tard, les talibans sont installés au pouvoir. Christian Olsson, directeur du REPI nous parle de l’Afghanistan d’aujourd’hui et des conséquences de cette reprise du pouvoir.

Quels changements observe-t-on depuis le retour des talibans ?

Christian Olsson : L’entièreté du pays est tombée aux mains des talibans mais pour 50% des districts afghans qui étaient déjà sous leur contrôle en 2020, ça ne change pas grand-chose si ce n’est que la cessation des combats avec les coalitions internationales devrait renforcer le sentiment de sécurité. Même dans les zones rurales qui ne l’étaient pas, les normes et les principes imposés en l’absence des talibans n’étaient pas très différentes. Par contre, dans les villes, pour les habitants de Kaboul ou Mazar-i-Sharif par exemple, le changement est très important car les normes de comportement étaient différentes et très déconnectées des habitudes rurales.

Pour prendre l'exemple le plus frappant : les Hazaras, qui résident dans le Hazaradjat et qui sont chiites, craignent que la répression ne s’abatte sur eux pour des raisons religieuses. Néanmoins, les normes qu’impose leur propre clergé dans les zones rurales, notamment par rapport à la place des hommes et des femmes, ne sont pas très éloignées de celles des talibans. Dans les zones rurales dominées par les Hazaras, la situation peut effectivement se compliquer mais en raison d’une potentielle répression, pas à cause d’un manque de zèle dans l’application de normes rigoristes.

Le changement qu’on percevait depuis l’Occident n’était donc pas si profond ?

Christian Olsson : Cette réalité urbaine existe mais il y a un clivage très fort entre les villes et les campagnes depuis le début du 19e siècle. Trois quarts de la population vivent dans des zones rurales, parfois difficiles d’accès. Le mode de vie kabouli est très éloigné du leur. D’ailleurs quand on entend aujourd’hui dire que les femmes n’étaient pas systématiquement voilées à Kaboul avant la prise de pouvoir par les talibans, c’est un peu étonnant. Il est vrai qu’il n’était pas légalement obligatoire de se voiler mais socialement ça restait très difficile et même franchement risqué de ne pas le faire, y compris à Kaboul.

Comment la situation va-t-elle évoluer pour les femmes ?

Christian Olsson : Le discours des talibans est clair : ils sont d’accord pour une égalité du moment que ça reste en accord avec leurs principes. Mais dans la pratique, cette parole n’est pas respectée. Ils disent par exemple qu’ils n’ont pas encore réussi à organiser l’enseignement pour les filles et qu’il faut actualiser les manuels scolaires, que c’est pour cette raison que les filles ne sont pas retournées à l’école dans certaines régions. Mais pour les garçons, il n’y a eu aucun problème… Cela étant dit, dans l’immédiat la dégradation la plus spectaculaire de la situation est due aux risques d’effondrement économique : on entend de plus en plus parler de familles qui, confrontées à leur appauvrissement continu, cherchent à marier leurs filles au plus vite, bien avant l’âge légal.

Pouvait-on réellement s’attendre à ce que ça se passe autrement ?

Christian Olsson : Beaucoup de talibans ne sont pas opposés à la scolarisation et aux carrières des femmes, d’autant plus qu’ils savent que c’est un des aspects sur lesquels ils seront jugés par la population afghane, sans même parler de la « communauté internationale ». La difficulté, c’est que ce mouvement s’est construit dans l’adversité et la lutte contre l’OTAN et le gouvernement en place. Comme cette lutte n’a plus lieu d’être, il y a des risques de scission interne que la direction tente de conjurer en évitant de trancher les questions clivantes, notamment celles ayant trait au programme scolaire à destination des filles. Autre indice de ce type de compromis, les chefs les plus pragmatiques comme le Mollah Baradar ont cédé la place à ceux qui contrôlent les forces combattantes, qui sont aussi les plus radicaux. Ce sont ces derniers qui ont obtenu les postes clés dans les ministères régaliens pour éviter tout risque de défection de leur part. L’Etat islamique dans le Khorassan n’aurait pas eu de mal à mettre à profit toute défection de ce type. D’où ce décalage entre le discours officiel, dicté par les pragmatiques, et ce qui se passe sur le terrain, lié à la volonté à préserver l’unité du mouvement à tout prix.

Dans l’équation, il y a aussi la présence des groupes terroristes…

Christian Olsson : Parmi les conditions émises par la communauté internationale pour une éventuelle reconnaissance, il y a le fait de ne pas collaborer avec les groupes comme Al-Qaïda et l’Etat islamique. A l’heure actuelle, c’est une guerre à outrance qui oppose les talibans et l’Etat islamique étant donné que les talibans se sont emparés du pouvoir. Ces derniers ont tout intérêt à montrer à la population et aux puissances étrangères qu’ils contrôlent le pays, et à repousser l’Etat islamique. A ce stade, il n’y a pas de risque qu’un groupe tel que l’Etat islamique au Khorassan prenne le contrôle d’une province ou d’une ville. Par contre, ils peuvent faire beaucoup de dégâts, comme on l’a vu avec l’attaque de l’hôpital militaire de Kaboul.



 


 

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