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Un cortège pharaonique en Egypte

Publié le 10 décembre 2021 Mis à jour le 14 décembre 2021

Le 3 avril, dix-huit momies de rois et quatre momies de reines de l'Antiquité égyptienne sont amenées au Musée national de la civilisation égyptienne en grande pompe. Des centaines de figurants en costume, des chars or et noirs tirés par des chevaux dans un style pharaonique, la garde nationale au garde-à-vous défilent dans les rues du Caire… La politologue Suzan Gibril décortique les ressorts à l’œuvre dans ce type d’expression nationaliste, en Egypte comme dans d’autres régimes aux relents autoritaires.

Vingt-deux momies, des centaines de figurants, de nombreux chars ont traversé le Caire au printemps. Que traduit ce cortège pharaonique ?

Suzan Gibril : Cette cérémonie a coûté une somme telle qu’elle a été tenue secrète, preuve de l’importance accordée par le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi à cet évènement. Parmi les momies, des stars : la reine et première femme pharaon Hatchepsout ou l’illustre Ramsès, sortis précautionneusement du musée du Caire pour traverser la ville et être accueillis à coups de canons au Musée national de la civilisation égyptienne, à sept kilomètres de là, dans des chars cryogénisés afin d’abîmer le moins possible les précieuses reliques… Des chars entourés, chacun, d’une quarantaine de personnes, acteurs comme cracheurs de feu. Le tout encadré par un appareil sécuritaire impressionnant. Le clou du spectacle ? Le président « accueillant » les pharaons dans leur nouvelle demeure.

Jouer sur la fierté nationale et l’héritage historique est un procédé assez répandu dans les régimes autoritaires. En Egypte, mettre ces momies en valeur, héritages ancestraux de la grande période de l’histoire du pays, c’est d’abord honorer la mémoire et la continuité historique du peuple égyptien actuel. Mettre en valeur l’histoire et le peuple par la même occasion, rappeler leur grandeur, mais aussi pour le président, se mettre au même niveau que les pharaons. Le fait d’accueillir ces momies, c’est un peu pour Sissi comme accueillir des membres de sa famille dans leur panthéon commun. Un geste que tous les présidents égyptiens ont tenté de faire. Enfin, cette grande procession si médiatisée même à l’étranger, c’est aussi une façon de ramener les touristes dans le pays. Plus de 30% de l’économie égyptienne est basée sur le tourisme : le fait que toute la cérémonie se déroule de façon millimétrée dans un calme et une sécurité si évidents est aussi le moyen pour le pays de montrer qu’il est stable et riche culturellement.

Quels types de techniques et d’images sont mobilisés dans ces "cérémonies" ?

Suzan Gibril : Ces images parlent à un très grand nombre d’Egyptiens. Elles rappellent la grandeur historique du pays, sa culture… Elles en appellent à la fierté nationale et au patriotisme. Elles valorisent l’armée, le pouvoir en place et tout ce qu’il dit avoir fait pour l’Egypte – à commencer par l’éviction des frères musulmans au pouvoir avec Mohamed Morsi en 2014. Par ailleurs, l’Egypte est un pays très pieux et religieux. De telles images qui rappellent, via l’histoire, une certaine morale, de pudeur et de sécurité nationale, contribuent à l’afficher dans des médias contrôlés, vu la diffusion de cette propagande dans le pays.

Quelques mois après cette manifestation, Sissi a prononcé un discours à la télévision pour féliciter la population égyptienne pour son travail et son courage, notamment durant la pandémie. Il a annoncé mettre fin à l’état d’urgence en cours dans le pays depuis 2017. Clairement, le président s’affirme comme grand gérant du maintien de l’ordre et ainsi garant d’une sécurité nationale à même d’accueillir les touristes et les partenaires internationaux nécessaires à la vie économique égyptienne.

D'autres Etats, en Hongrie ou en Inde notamment, font aussi appel à la "fierté nationale" pour fédérer la population. A l'heure de la mondialisation numérique, de tels gestes sont-ils encore d'actualité ?

Suzan Gibril : L’utilisation des réseaux sociaux et des médias est extrêmement efficace dans les régimes autoritaires. Ils ont réussi à s’approprier ce moyen de communication qui les sert particulièrement. La Russie, la Chine, comme l’Inde ou l’Egypte, tous les régimes autoritaires font désormais appel aux réseaux sociaux pour propager de la désinformation nourrissant les théories complotistes. Faire passer des messages subliminaux à travers des comptes factices diffusant des images impactantes telles que cette cérémonie pharaonique en Egypte les aide énormément dans leur stratégie d’assise de leur pouvoir. C’est ainsi que ces pouvoirs peuvent assoir leur propre agenda politique de manière particulièrement efficace. En effet, une information, qu’elle soit vraie ou fausse, peut circuler de plus en plus aisément grâce à la mondialisation numérique. Défaire un mensonge dans ce réseau arachnéen est extrêmement complexe. Il n’y a qu’à voir la rapidité de la diffusion des théories platistes (une théorie complotiste selon laquelle la Terre est plate) et des intox liées aux vaccins durant la pandémie…  Quand on pense qu’il faut un travail monstrueusement conséquent pour déconstruire l’idée selon laquelle la Terre est plate, imaginez ce qu’il y a à mettre en œuvre pour décortiquer de telles images d’un pouvoir qui les utilise pour dissimuler tout ce qu’il fait en coulisses… Aujourd’hui, de tels gestes restent d’autant plus d’actualité.

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