Publié le 10 décembre 2021 Mis à jour le 14 décembre 2021

Le 25 décembre 1991, le président Mikhaïl Gorbatchev remet sa démission. 30 ans après la dissolution de l'URSS, comment la Russie et les ex-républiques de l'Union se souviennent-elles de la période soviétique ? La politologue Aude Merlin analyse les sentiments de nostalgie et de révolte qui traversent ces territoires.

30 ans après la dissolution de l’URSS, l'ère soviétique suscite-t-elle une forme de nostalgie en Russie ?

Aude Merlin : Vladimir Poutine a dit que l'effondrement de l'Union soviétique était – selon les traductions – "une des plus grandes catastrophiques géopolitiques du 20e siècle" ou "la plus grande catastrophe géopolitique du 20e siècle". C'est un événement qui est perçu par le pouvoir russe actuel comme affaiblissant, fragilisant, voire humiliant. Du côté de l'opinion publique, les sondages de l'Institut Levada montraient en septembre 2021 que 62 % des Russes de plus de 55 ans restaient attachés au système politique soviétique, tandis que les préférences de la jeunesse (les 18-24 ans) se répartissaient entre le modèle des démocraties occidentales (32%), le modèle soviétique (30%), et le système actuel en Russie (22%). Chez les personnes âgées se mêlent  nostalgie pour leur jeunesse autant que pour la grandeur du pays, sa puissance et son influence sur la scène internationale. La Russie est devenue la championne des inégalités sociales alors qu'à l’époque soviétique, il y avait bien la nomenklatura qui bénéficiait de privilèges, mais il existait une forme de vécu relativement homogène dans une large part de la population, sur le plan économique et social. L'accès à des biens – certes de qualité médiocre - était également partagé dans les dernières décennies de la période soviétique : un appartement, des bons de vacances en été, une automobile, parfois au bout de quelques années d’attente mais qu’on finissait par acquérir, un magnétoscope... Comme on peut le lire dans l'œuvre de Svetlana Alexievitch, le désenchantement a été assez cinglant pour ceux qui se sont ensuite retrouvés « du mauvais côté », que certains sociologues ont baptisés les « perdants de la transition ».

Qu'en est-il dans les ex-républiques de l'URSS ?

Aude Merlin : Elles sont quatorze, en plus de la Russie, à avoir accédé à l’indépendance lors de l’effondrement de l’Union soviétique. Le cas des Baltes peut d’emblée faire l’objet d’une analyse spécifique, tant le système soviétique a été vécu comme une occupation après l’annexion de 1940. Dans les autres Etats indépendants post soviétiques, certaines tendances génériques se retrouvent partout : l’accroissement des inégalités entre une minorité de possédants, richissimes, une classe moyenne urbaine, une grande pauvreté dans les faubourgs ; la formation d’une classe oligarchique possédant de larges pans de l’économie et influant sur la vie politique ; une corruption souvent endémique. Tous ces facteurs nourrissent souvent des tendances à l’émigration et/ou à une atonie en termes de natalité. En outre, certains de ces Etats sont entravés [GN1] par le poids et les conséquences de conflits armés sur leur territoire : l’Arménie et l’Azerbaïdjan avec une guerre extrêmement violente des 44 jours de 2020; l’Ukraine  aux prises avec les séparatistes dans le Donbass;  la Géorgie, amputée de l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud reconnues.. Dans ces pays, on peut parfois entendre des formes de nostalgie en référence à l’absence de guerre sur leurs territoires durant les dernières décennies de la période soviétique… même si l’imagerie d’une Union soviétique en paix était écornée par la guerre d’Afghanistan que les plus lucides gardent en mémoire.

La nostalgie distingue sans doute la Russie des  autres Etats indépendants de l’ex URSS. Dans les Etats non russes, il y a une rétribution symbolique qu’a apporté l’accès à la souveraineté, et qui compense partiellement les nombreux maux de l’expérience post soviétique, dont la tourmente économique et sociale : construire ou reconstruire une nation, valoriser sa langue, avoir son État, élaborer une politique étrangère sur la scène internationale ont été les grands enjeux corrélés à l’effondrement de l’Union soviétique pour ces nouveaux Etats. En revanche, cela n’existe pas dans le cas russe : la confusion entre État soviétique et Russie avait entretenu des représentations et des pratiques qui, au moment de l’indépendance de la Russie, ont amplifié un sentiment de perte traumatique pour la population russe comme pour ses élites.

Comment ces formes de nostalgie influencent-elles le rapport au pouvoir actuel ?

Aude Merlin : En Russie, cet élément de nostalgie permet au pouvoir de garder un segment de la société sur lequel s’appuyer, même s’il a dû tenter de le re-séduire face à l’avance du Parti communiste sur les questions sociales. Mais, cette part de l’électorat est vieillissante et l’érosion du soutien de la population au régime russe est un processus en cours. L’institut de recherche indépendant Levada montre l’érosion lente mais qui semble inexorable, de la loyauté vis-à-vis du pouvoir. Les résultats officiels des élections législatives de septembre 2021 – à prendre avec des pincettes du fait des fraudes, des modalités de l’organisation du scrutin, et du système politique autoritaire qui ne permet pas aux forces d’opposition de participer pleinement au scrutin - l’avaient déjà partiellement montré. Les études fines montrent un divorce de plus en plus saillant entre la société et le pouvoir.

On retrouve ces formes de désaffection vis-à-vis du pouvoir, selon des temporalités propres, dans chaque pays post soviétique. Les termes du contrat social proposé par V. Poutine à la société russe au début des années 2000 sont chahutés, et le pouvoir mise sur une répression de plus en plus systématique des îlots démocratiques qui tentent de survivre tant bien que mal dans la société civile, avec de plus en plus de difficultés,.

En Bélarus, on a vu aussi comment le caractère très répressif du régime, les fraudes électorales et l’usure du pouvoir entament, avec les manifestations massives à partir d’août 2020, ce qui était présenté comme une trajectoire autoritaire et en même temps stable, soutenue notamment par le monde rural, de sortie de l’expérience soviétique.

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