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L’océan Austral, une région à part

Publié le 10 décembre 2021 Mis à jour le 14 décembre 2021

En juin dernier, la National Geographic Society, l’organisation américaine qui édite la revue National Geographic, a reconnu l'océan Austral comme 5e océan de la planète. Une reconnaissance plutôt symbolique pour le biogéographe Bruno Danis, qui a toutefois le mérite de mettre en avant cette région du globe, et ainsi sensibiliser le public à sa protection.

L’océan Austral a été reconnu comme 5ème océan de la planète en juin 2021. D’un point de vue scientifique, cette reconnaissance aura-t-elle un impact ?

Bruno Danis : L’impact sera plutôt limité, car le Traité sur l’Antarctique, signé en 1959, délimite déjà cet océan : cela concerne la zone qui s’étend du continent jusqu’au 60e parallèle sud. Ce traité visait à brider les revendications territoriales de différents pays, en consacrant la région à la paix et à la coopération en matière de recherches scientifiques. La Belgique fait d’ailleurs partie des premiers signataires. On l’ignore souvent, mais cela fait plus de 120 ans que notre pays mène des expéditions scientifiques dans la région.

Quelles sont les particularités de cet océan ?

Bruno Danis : L’une de ses grandes caractéristiques est de communiquer avec les océans Pacifique, Indien et Atlantique. Les eaux froides de l’océan Austral sont isolées des autres par le circumpolaire antarctique. Ce courant marin, le plus rapide et puissant au monde, tourne perpétuellement autour de l’Antarctique et transporte, chaque seconde, d’énormes quantités d’eau provenant des trois autres océans. Il joue ainsi un rôle essentiel dans la circulation océanique mondiale, et donc dans la régulation du climat. Ce courant est également important pour la biodiversité marine de la région.

Que sait-on des espèces qui y vivent ?

Bruno Danis : Malgré les conditions extrêmes, cet océan héberge une grande faune endémique. A titre d’exemple, on retrouve là-bas 30 % des espèces connues d’étoiles de mer. Les espèces qui y habitent présentent certaines caractéristiques typiques. Beaucoup de crustacés atteignent notamment des tailles record. Ces espèces se reproduisent et vivent très longtemps. Dans le cas des étoiles de mer, les plus communes vivent certainement au-delà de 140 ans. Cela s’explique par le fait que ces eaux sont très froides et donc très riches en oxygène.

Soulignons tout de même que nous avons encore énormément à apprendre sur cette biodiversité marine. On connait particulièrement peu les zones côtières, car les navires de recherche ne permettent pas de naviguer par faible profondeur. Il est donc possible que certaines espèces disparaissent, voire aient déjà disparu, avant même que l’on puisse les recenser.

Quelles menaces pèsent sur cette faune ?

Bruno Danis : La région est très sensible au changement climatique. Avec l’augmentation de la température, les glaciers fondent et charrient des quantités d’eau douce et de sédiments qui conduisent à des changements au niveau de la géochimie des eaux. Aujourd’hui, nous pensons être proche d’un point de basculement, où les écosystèmes vont complétement changer d’architecture et de fonctionnement, sans possibilité de retour. Les animaux ne vont pas avoir énormément d’options, ils devront soit s’acclimater et s’adapter, soit migrer. Ou alors, ils disparaitront.

S’ajoutent à cela les pressions dues à la pêche et au tourisme (70.000 voyageurs se rendent chaque année là-bas), qui contribuent à l’introduction involontaire d’espèces non-indigènes et à la contamination des eaux en microplastiques (en Antarctique, il n’est pas interdit de relâcher en mer les eaux usées des bateaux). Il arrive aussi que des bateaux entrent en collision avec des mammifères marins.

Cet océan n’est donc pas protégé ?

Bruno Danis : Pas entièrement. Même si l’activité économique reste limitée par la Commission pour la conservation de la faune et la flore marines de l'Antarctique, seuls 5% de sa superficie est protégée. Une étude à laquelle j’ai participé conclut d’ailleurs que la gestion des zones sauvegardées devrait être revue. En cartographiant les «hotspots» de la biodiversité, nous avons déterminé les zones marines qui devraient être conservées en priorité. Selon nous, la stratégie la plus efficace serait d’avoir des zones protégées dynamiques, qui s’adapteraient aux futurs déplacements de ces «hotspots».

 

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Communication Recherche : com.recherche@ulb.be