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En Amérique latine, le jeu politique se polarise

Publié le 10 décembre 2021 Mis à jour le 14 décembre 2021

Le 21 novembre, les Chiliens sont retournés aux urnes. La campagne, ouverte, s’est déroulée dans un contexte marqué à la fois par une demande de renouveau politique et une forte indécision. Ajoutée à cela, une Assemblée constituante, élue en mai, qui élabore une nouvelle loi fondamentale pour le pays souhaitant se distancier de l’héritage de la dictature militaire d’Augusto Pinochet. Directeur du Cevipol et co-directeur du centre AmericaS, Frédéric Louault observe les implications régionales et les perspectives internationales à l’œuvre dans cette partie du globe.

A l’heure où la première élection présidentielle depuis le mouvement social d'octobre 2019 contre les inégalités a rappelé les Chiliens aux urnes, quel est l'état général du pays ?

Frédéric Louault : En 2019, plusieurs pays d’Amérique latine ont connu d’importants mouvements sociaux, notamment de la part de la jeunesse. Ils traduisaient une profonde crise de la représentation politique à l’encontre des partis traditionnels et dénonçaient – de manière parfois violente – des modèles de développement très inégalitaires. Au Chili, les mouvements qui se trouvaient au cœur de ces manifestations exigeaient également une révision de la Constitution, qui incarnait encore les héritages politiques et économiques de la dictature de Pinochet. Malgré la répression du mouvement, cette revendication a abouti. En 2020, les Chiliens se sont prononcés par référendum pour une nouvelle Constitution. Puis une Assemblée constituante, a été élue en avril 2021 pour rédiger ce nouveau texte. Les députés qui la forment sont représentatifs de la nouvelle donne politique au Chili et dans la région : un groupe majoritaire progressiste, pour partie issu des mouvements sociaux, fait face à un noyau conservateur mêlant droite et extrême droite. L’élection présidentielle reproduit le même clivage, avec un bloc conservateur dominé par un candidat d’extrême droite (Antonio Kast) et un bloc progressiste construit autour d’une figure du mouvement étudiant (Gabriel Boric).

Quels sont donc les enjeux régionaux?

Frédéric Louault : Le Chili est représentatif des enjeux en Amérique latine. Une polarisation croissante des sociétés est à l’œuvre. L’écrasement des partis traditionnels qui ne savent pas s’adapter aux évolutions politiques récentes accentue la nouvelle donne politique : une radicalisation de l’offre électorale. A l’émergence de figures populistes d’extrême droite répond une remobilisation de la gauche autour de personnalités fortes ou d’outsiders.

Du Chili au Mexique, en passant par la Bolivie, le Brésil, l’Equateur, la Colombie ou encore le Salvador, cette tendance tend à se généraliser et engendre des poussées autoritaires. Certains pays, à l’instar du Venezuela ou du Nicaragua, ont déjà basculé dans l’autoritarisme.

Depuis une décennie, le sud du continent est entré dans une phase de ralentissement économique qui a engendré plusieurs frustrations dans les populations. Après trois décennies de reconstruction des démocraties, la région semble retomber dans une crise de confiance à l’encontre des partis traditionnels ébranlés par des scandales de corruption d’autant plus marquants que l’augmentation de la pauvreté et des inégalités s’accentue. Une réalité encore plus tranchée depuis la pandémie du coronavirus.

Quelles alliances internationales y sont à l'œuvre?

Frédéric Louault : Les initiatives de collaborations régionales sont à l’arrêt en Amérique latine. Originellement inspirés par la construction européenne, mais refusant toute perte de souveraineté, les accords d’intégration comme le Mercosur, l’Unasur ou la Celac – parmi une kyrielle d’autres – subissent le repli identitaire qui traverse la région. La question migratoire devient également un enjeu de repli, alors que la région est historiquement connue pour ses politiques d’accueil.

Plus globalement, l’Union européenne (UE) essaie de tirer son épingle du jeu dans la région, jouant sur une proximité culturelle et des complémentarités économiques. Mais l’instabilité des démocraties latino-américaines impose à l’UE de chercher une voie entre les différents intérêts des puissances, notamment les Etats-Unis, partenaire historique régional et la Chine, qui inonde le sous-continent en investissements économiques. L’UE qui ancre ses alliances économiques régionales dans des valeurs (démocratie, droits humains, environnement) est également perturbée par l’émergence de figures politiques extrémistes, comme Jair Bolsonaro au Brésil.



 

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