Publié le 22 juin 2021 Mis à jour le 22 juin 2021

Jean-Michel Decroly – géographe et démographe à l’IGEAT, Faculté des Sciences – a étudié les impacts de la crise sanitaire sur le tourisme en Belgique et au-delà. A la veille des vacances estivales, il pointe quelques évolutions majeures.

Avec la crise sanitaire, le tourisme de proximité a connu une forte hausse. Vous avez objectivé cette fréquentation touristique en Belgique. Qu’avez-vous observé pour l’été 2020?
Jean-Michel Decroly : Les flux internationaux à destination de la Belgique se sont effondrés  en 2020. Ils ont été quasiment inexistants pendant le premier confinement (mi-mars à début juin) et sont restés très faibles pendant l’été. Lors de cette seconde période, la chute concerne aussi le tourisme venu des pays limitrophes: par rapport à l’été 2019, la province de Liège par exemple a perdu 35% de ses visiteurs en provenance des Pays-Bas, de France, d’Allemagne et du Royaume-Uni. Ces pertes ont toutefois été compensées par la venue de touristes belges partis massivement en vacances au nord ou au sud du pays. C’est un changement radical pour les Belges: en 2019, 80% de leurs séjours annuels se passaient à l’étranger! Les opérateurs touristiques et hébergeurs flamands et wallons ont réussi à s’adapter à cette nouvelle clientèle.

Cette clientèle a-t-elle consommé différemment?
JM Decroly : Oui, les touristes belges ont privilégié les hébergements en gite ou en appartement meublés au détriment des hôtels; ils ont souvent préféré se faire livrer des paniers repas plutôt que de fréquenter les restaurants; ils ont en quelque sorte recréé leur propre bulle, quasiment autonomes. Les loisirs en pleine nature ont connu un boom - randonnées, vélo, mountain bike, etc – alors que les villes, synonymes de rassemblements humains, étaient désertées: Bruxelles a perdu 80% de sa fréquentation!

La Wallonie et la Flandre s’en sortent donc relativement bien. En revanche, Bruxelles trinque?
JM Decroly : Bruxelles dépend fortement du tourisme international et des séjours d’affaires : l’un et l’autre se sont arrêtés ; et les touristes belges n’ont nullement compensé cette perte; les taux d’occupation dans l’hôtellerie bruxelloise se sont effondrés, sauf là où ont été accueillis temporairement des femmes et des enfants sans-abris ou d’autres personnes durement touchées par la crise sanitaire. D’autres villes – Paris notamment – connaissent une situation semblable. Cela devrait nous amener à repenser l’accueil touristique en milieu urbain, d’autant qu’un retour à la situation d’avant est peu probable et certainement pas à court terme.

La crise sanitaire a révélé les excès du tourisme?
JM Decroly : En effet, elle a mis au grand jour ce qui n’allait pas depuis au moins deux décennies: l’activité touristique s’est fortement  marchandisée, la dépendance à un apport économique extérieur est excessive; les impacts environnementaux sont nombreux; les tensions avec les habitants parfois insupportables. Prenons l’exemple du village d’Hallstatt en Autriche: il compte environ 1.000 habitants et voit chaque année 20.000 bus de touristes asiatiques se succéder pour visiter ce lieu qui a inspiré les décors du dessin animé La Reine des neiges! C’est insupportable, on ne peut pas encourager une croissance touristique à tout prix! La crise nous a obligé à appuyer sur « pause » et à voir, par leur absence, ces excès. Et demain, nous risquons aussi de voir apparaître des friches touristiques, notamment dans des stations balnéaires désertées depuis de nombreux mois...

Nous avons connu un été 2020 différent, 2021 le sera aussi. Peut-on en déduire qu’à plus long terme, notre consommation touristique changera?
JM Decroly : Personne ne peut le dire; il y a trop d’inconnues à l’heure actuelle telle que la situation sanitaire bien sûr - le virus est toujours présent - mais aussi l’évolution du pouvoir d’achat, en particulier des classes populaires et intermédiaires ou encore la politique de prix des compagnies aériennes qui ont été fortement impactées par  la crise. La pandémie a montré que le tourisme est un vecteur de propagation de la maladie: pensons aux retours de vacances de carnaval 2020 en Europe. Elle a aussi révélé des pratiques inattendues: face à l’arrêt des remontées mécaniques dans les stations de ski, les touristes se sont réapproprié l’espace montagnard; ils se sont mis à la randonnée en raquettes ou au ski de fond, par exemple. Cette crise a donc aussi été l’occasion d’une réinvention partielle des pratiques et activités touristiques. En ce sens, elle pourrait inspirer l’avenir. 




 
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