Publié le 12 novembre 2020 Mis à jour le 16 novembre 2020

A quelques semaines des réveillons, quelles sont ou seront les conséquences psychologiques de la pandémie et du (quasi) reconfinement ? L’analyse de Sandrine Detandt psychologue clinicienne, chercheuse en Faculté des Sciences psychologiques et de l’éducation.


Avez-vous observé un impact de la pandémie sur vos patient·e·s ?

Sandrine Detandt : Lors du premier confinement, certain·e·s de mes patient·e·s allaient presque mieux ! Différents facteurs peuvent expliquer ce quasi paradoxe mais il y avait sans conteste un effet lié au type de patientèle que je reçois. Nombreux·ses viennent pour des « burn out » et la culpabilité associée à ces arrêts et à ces retraits du monde ont pu être allégés par la sensation que le confinement imposé à tou.tes leur permettait de moins s’interroger, de se rassurer.  Pour mes patient·es psychotiques, pour qui la distanciation sociale est pour ainsi dire chevillée au corps, les mesures imposées étaient moins difficiles à supporter. En outre, se voir imposer une même règle arbitraire pour tou·te·s est plutôt bien accueilli. En revanche, aujourd’hui, j’observe plus d’anxiété chez les patient·es, voire pour certain·es des processus de dissociation : le rapport à la réalité est distordu et le manque de possibilité de se projeter face à ce deuxième confinement altère durablement les capacités de se situer. 

Comment expliquez-vous que la 2e vague semble plus difficile à gérer psychologiquement ?
Sandrine Detandt : En mars-avril, il y avait une sorte de « front commun » face à la COVID-19, la situation était telle, son aspect totalement  inédit et convoquant à la mort de façon plus ou moins proximale, était une effraction pour laquelle chacun·e d’entre nous tentait d’agir plus que de se positionner. Aujourd’hui, en revanche, la dynamique a changé : le confinement est vécu de manière individualisée, voire intime. Une partie de la population s’est adaptée ; elle voit parfois même des avantages au confinement. Mais ce confinement, d’un point de vue psychique peut produire un effet de réviviscence traumatique qui ne fait qu’attiser les fragilités et vulnérabilités éprouvées lors du lockdown de mars. C’est d’autant plus difficile à vivre que ce confinement renforce plus encore les inégalités sociales et économiques, les situations où se croisent des facteurs de genre, de classe, d’âge. Les jeunes sont une génération particulièrement fragilisée par cette période et les parents que je reçois sont bien souvent démunis face à ce « nouveau » monde dont ils ne savent pas trop quoi en dire à leurs adolescent·es.

Les fêtes de fin d’année pourraient-elles renforcer cette anxiété ?
Sandrine Detandt : Pas nécessairement, en tout cas, ma patientèle ne me permet pas de l’illustrer. Les fêtes de famille « habituelles » sont elles-mêmes sources d’anxiété chez plusieurs de mes patient·e·s : les tensions familiales sont parfois ravivées autour du repas de Noël ou de la distribution des cadeaux ; certains couples se disputent la garde des enfants entre les réveillons ; etc. Et à l’échelle plus globale de la Belgique, la plupart d’entre nous commence à s’imaginer des fêtes « hors tradition », en petit comité, à distance, etc. Et pour beaucoup peut-être le souhaitent même, face à la menace d’un rebond de l’épidémie. Que décidera le gouvernement ? Nous laissera-t-il « un peu de marge » ?  Nous fera-t-il confiance pour limiter nos contacts et nos déplacements en décembre ? Fera-t-il appel à notre sens des responsabilités comme au cours des derniers mois ? Les mesures décidées, de concert si possible avec une prise en compte des attentes et des besoins de la population seront essentielles pour pouvoir chacun et chacune se sentir sujet dans ce que cette épidémie nous impose de modifier. 
 

photo Aurore Delsoir

 
 

Christophe Leys : "Plutôt que les fêtes de fin d'année, je crains les mois à venir"

Si certains symptômes de détresse psychologique - le burn out parental par exemple - diminuent; d’autres en revanche augmentent, et parfois fortement. L’anxiété fait partie de ces symptômes en hausse.  Enseignant chercheur en Faculté des Sciences psychologiques et de l’éducation et clinicien, Christophe Leys commente :

« Les sources d’anxiété sont multiples : certains ont peur de la maladie, d’autres craignent de perdre leur liberté ou d’être isolés, sans contact ; d’autres encore adhèrent à des théories complotistes… Certaines personnes expriment de la colère contre les mesures sanitaires ; elles soulignent le caractère parfois absurde ; elles pointent les contradictions entre ce qu’elles perçoivent autour d’elles et ce qu’elles lisent dans la presse ; etc. D’autres ont peur de sortir de chez elle, c’est ce qu’on a appelé le syndrome de la cabane. 

Face à cette anxiété croissante, il faudrait pouvoir rassurer. Mais rassurer, c’est risquer que les gens se montrent moins prudents, et que la situation sanitaire s’aggrave…  

Plutôt que les fêtes de fin d’année, je crains les mois à venir pour celles et ceux qui seront en détresse économique; ou pour les médecins, les soignant·e·s en première ligne. En mars-avril, une plateforme d’aide pour le personnel hospitalier avait été créée et alors peu utilisée parce que les gens étaient dans l’action. Aujourd’hui, les professionnels de la santé sont épuisés ; ils travaillent jusqu’à 12 heures sans interruption dans des conditions éprouvantes ; je crains le contrecoup dans quelques mois, lorsque la pression sur les hôpitaux aura diminué ».

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