Publié le 25 août 2021 Mis à jour le 25 août 2021

Didier Raoult, médecin de formation et chercheur de réputation internationale s’est à de nombreuses reprises réclamé, dans ses communications publiques, d’une « science postmoderne », en rupture avec les approches méthodologiques dominantes dans les sciences biomédicales. Mais quelles sont les significations du postmodernisme en sciences ? Et à quelle forme de postmodernisme Raoult assure-t-il se rattacher ? Analyse de Eric Muraille (ULB), Alban de Kerchove d'Exaerde (ULB) et Bernard Feltz (UCLouvain).

Eric Muraille, Biologiste, Immunologiste. Maître de recherches au FNRS, Université Libre de Bruxelles (ULB); Alban de Kerchove d'Exaerde, Directeur de Recherche(FNRS), Université Libre de Bruxelles (ULB) et Bernard Feltz, Professeur ordinaire émérite, Philosophie des sciences, UCLouvain

Directeur de l’institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection, Didier Raoult jouit d’une médiatisation rarement accordée à un scientifique. En mars 2020, un sondage Odoxa le classait en deuxième position dans le palmarès des personnalités préférées des Français. Les vidéos du Bulletin scientifique, réalisées dans son IHU et partagées sur les réseaux sociaux, dépassent quant à elles fréquemment le million de vues.

Durant la pandémie de Covid-19, ses prises de position sur la faible dangerosité de l’épidémie et en faveur d’un traitement à base d’hydroxychloroquine ont suscité de nombreuses réactions.

Ce professeur de microbiologie, médecin de formation et chercheur de réputation internationale s’est à de nombreuses reprises réclamé, dans ses communications publiques, d’une « science postmoderne », en rupture avec les approches méthodologiques dominantes dans les sciences biomédicales.

Mais quelles sont les significations du postmodernisme en sciences ? Et à quelle forme de postmodernisme Raoult assure-t-il se rattacher ?

Distinguer sciences et croyances

Le concept de postmodernité renvoie à celui de « modernité ». Fruit de la Réforme et de la philosophie des Lumières, la modernité marque la rupture avec un Moyen-Âge, dont les institutions et la politique étaient dominées par le dogmatisme religieux.

L’idéal moderne repose d’une part sur la confiance en la raison comme moteur de progrès dans la connaissance, et d’autre part dans la croyance que l’organisation rationnelle de la société conduit à un progrès économique et social.

Dans cette perspective, la science joue un rôle crucial, en permettant d’éclairer les décisions politiques et de produire des innovations techniques et organisationnelles. Mais dès lors, il devient indispensable d’identifier clairement les savoirs scientifiques et de les distinguer des simples croyances.

Pour y parvenir, la méthode scientifique n’a cessé d’évoluer. Au début du XXᵉ siècle, le Cercle de Vienne, a ainsi tenté de promouvoir une « conception scientifique du monde » et de produire une méthode scientifique mêlant les deux grandes approches méthodologiques classiques que sont le rationalisme et l’empirisme.

Le philosophe Moritz Schlick (1882-1936) fut l’un des fondateurs du Cercle de Vienne. Son assassinat en 1936 par un de ses étudiants, sympathisant nazi, entraîna la fin du Cercle. © Österreichische Nationalbibliothek / Wikimedia, CC BY

Le Cercle postulait que tous les phénomènes naturels sont réductibles au niveau le plus fondamental de la matière. D’où l’idée d’unifier les sciences en une théorie universelle ayant pour base la physique et les mathématiques, en s’appuyant sur une méthode, « l’empirisme logique », imposant de procéder par induction, autrement dit à partir d’observations précises et à l’aide d’outils logiques.

Toute approche méthodologique n’incluant pas l’expérimentation pouvait ainsi être considérée comme non scientifique – ce qui posait problème pour la plupart des sciences humaines et une partie de la biologie, notamment celle concernant la théorie de l’évolution. En outre, quand la validation d’une théorie ne dépend que du respect de la méthode, il y a le risque d’un certain dogmatisme, d’une certitude de détenir une vérité absolue…

Une approche amplement critiquée

De nombreuses critiques de l’empirisme logique et de son approche réductionniste ont émergé tout au long du XXᵉ siècle, en premier lieu de la part de philosophes des sciences, comme Willard Van Orman Quine et Paul Feyerabend.

Quine a souligné que l’expérience ne possède pas la force logique d’imposer une seule théorie, plusieurs étant souvent possibles. En conséquence, il serait naïf de croire que l’expérience constitue une manière infaillible de départager ou réfuter les théories.

Feyerabend a démontré que de multiples méthodes ont été employées à travers l’histoire pour produire des théories scientifiques. Il a défendu un « anarchisme méthodologique », ou plus exactement la nécessité d’une pluralité de méthodes scientifiques.

Le philosophe des sciences Paul Feyerabend (1924-1994), auteur de Contre la méthode, Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance © Grazia Borrini-Feyerabend / Wikimedia, CC BY

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire la suite de l'article..

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