Publié le 23 novembre 2021 Mis à jour le 26 novembre 2021

Les épidémies de VIH/sida et de la Covid-19 ont des similitudes. Et si on s’inspirait des leçons de la première pour gérer la seconde ? C’est ce qu’avance Charlotte Pezeril qui co-dirige l’Observatoire du sida et des sexualités avec Sandrine Detandt.

Face à la pandémie de Covid-19, nous avons l’impression que les politiques sont partis d’une page blanche alors qu’il existe des précédents. On aurait pu s’inspirer de l’épidémie du sida ?

Charlotte Pezeril : Nous avons toute une histoire de gestion politique des maladies infectieuses. On peut remonter à la peste mais dans l’histoire plus contemporaine, il y a le VIH/sida. Ce que je trouve dommage c’est qu’on ait pris en compte ni les leçons ni les acteurs et actrices du VIH/sida au-delà des médecins. Dans les deux épidémies, ce sont les mêmes médecins : les infectiologues. En Belgique, Nathan Clumeck par exemple est ainsi intervenu ; lui qui a fondé un des premiers centres de référence sida à l’Hôpital Saint-Pierre. Par contre, le reste du secteur sida n’a pas du tout été mobilisé : que ce soit les acteurs de la prévention, les militants, les chercheurs… Or, une prise en charge efficace doit être pluridisciplinaire. Ici, on s’est retrouvé dans une approche très médico-centrée. Lorsqu’on a ouvert aux sciences, c’était pour l’épidémiologie. Il a fallu un an pour qu’on fasse entrer une psychologue dans le comité d’experts. Alors que la pandémie a des impacts sur la santé mentale, le risque de solitude, la pauvreté, la violence. Ce sont des risques bien réels mais la gestion politique a fait fi de cette complexité. Cela m’a étonné. Je ne me l’explique pas totalement.


Pour la pandémie de VIH/sida, des relais ont été créés avec des associations sur le terrain pour toucher les différentes communautés. Il faudrait reproduire cela ?

C.P.: Au niveau du VIH, un arrêté royal autorise que les tests de dépistage soient démédicalisés, c’est-à-dire qu’ils ne soient pas obligatoirement effectués par un médecin et qu’ils puissent être réalisés en dehors de l’hôpital. Il y a tout un travail de maillage réalisé pour atteindre les populations vulnérables. Les acteurs et actrices du sida ont proposé, avant la vaccination, d’inclure le dépistage de la Covid-19 mais la main tendue n’a pas été prise. De même, on n’a pas fait confiance aux citoyens et citoyennes. On n’a pas parlé des effets secondaires éventuels – même s’ils sont peu nombreux, il y en a. Or, il faut donner les informations aux gens pour qu’ils se les approprient et décident de ce qui est mieux pour eux. Pour le VIH, on a réussi à faire porter un préservatif. Pourtant, on parle du sexe : une des activités universelles. Et on a réussi à changer cette pratique. Aujourd’hui, le préservatif nous semble évident. Pour le masque, le message est plus ou moins passé mais les gens le mettent quand ils se sentent obligés. Résultat, on ne le met pas correctement, on le met dans le fond d’une poche, on le tripote avec les mains, on ne le change pas tous les jours…


Lorsqu’on regarde le classement des communes bruxelloises – des taux de vaccination les plus élevés aux moins élevés -, on se rend compte qu’il correspond fort aux prix de l’immobilier dans ces mêmes communes : des biens les plus chers aux biens les moins chers.

C.P.: La santé est basée sur un ensemble de facteurs complexes. Prendre en compte les inégalités sociales en matière de santé est une des clés de réussite dans le domaine de la santé. Il y en a certains qui ne veulent pas se faire vacciner, il y en a d’autres qui n’ont pas accès à l’information, qui n’ont pas de médecin traitant, qui sont sans-papiers et ont peur de se faire dénoncer. Quand on a vu que la vaccination devenait l’unique sésame, on a su qu’on allait droit dans le mur. Il faut diversifier les outils ; ce qu’on appelle la « prévention combinée » dans le champ du VIH. Il faut des techniques de dépistage gratuites, facilement accessibles car ce sont les personnes qui ne se savent pas contaminées qui vont prendre le plus de risques. Les gens diagnostiqués, eux, font généralement attention. Il faut combiner toutes les stratégies disponibles et ne pas oublier la prévention et la promotion de la santé !


Les messages de communication ont beaucoup porté sur la responsabilité individuelle et la culpabilité.

C.P.: Les jeunes ont été largement pointé du doigt ; pour les fêtes clandestines notamment. Mais dans le même temps, il y avait un nombre d’interdits incroyables. A Noël, on pouvait voir une seule personne en plus de sa bulle : je choisis qui ? En France, des spots publicitaires représentaient des anniversaires qui se terminaient à l’hôpital pour le grand-père ou la grand-mère. Cela fait 40 ans qu’on dit, par rapport au VIH, que jouer sur la peur ne sert à rien. Comment peut réagir un jeune qui a transmis malgré lui le virus à un proche qui en décède en voyant ces campagnes ? Cette culpabilité peut être très dure à porter, d’autant que les personnes sont souvent mortes seules et que les proches n’ont pas toujours pu se réunir pour les funérailles…


Quasiment deux ans après le début de cette pandémie, nous sommes toujours dans la gestion de crise. Or, il semble que comme pour le VIH, il va falloir apprendre à vivre avec…

C.P.: On réagit de semaines en semaines sans qu’il y ait quelque chose de pensé à plus long terme. On parle d’une troisième dose ici alors que certains pays n’ont encore qu’un tout petit pourcentage des doses nécessaires. On ne peut pas raisonner chacun dans sa bulle dans un monde globalisé. Enfin, il faut regarder en amont : d’où viennent ces virus ? Ils viennent de nos consommations excessives, de notre rapport extractiviste à la terre et ses ressources et de la globalisation des échanges. Il faut repenser notre rapport au monde et à notre écosystème.
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