Publié le 19 mars 2021 Mis à jour le 23 mars 2021

Le génocide rwandais s’est déroulé du 7 avril au 17 juillet 1994. Vingt-sept ans après, où en est- on ? Emilie Caspar, chercheuse en neuroscience sociale, s’intéresse à la question de l’obéissance : comment peut-on commettre de telles atrocités ? Est-ce que la jeune génération pourrait reproduire ce genre d’actes ? Pour étudier ces questions, elle a adapté la fameuse expérience de Milgram.

Emilie Caspar est chercheuse au Centre de Recherche en Cognition et Neuroscience de la Faculté des Sciences psychologiques et de l’éducation. Elle étudie l’obéissance et, depuis quelques années, elle s’intéresse au génocide rwandais.

« Certains académiques ont fait référence aux génocides comme étant des crimes d’obéissance », explique la chercheuse. « Il y a des cycles de violence dans ces régions-là entre les différentes ethnies. Il y avait déjà eu d’autres massacres et il y avait un désir de vengeance par rapport à ce qu’il s’est passé avant. Le génocide au Rwanda est le point culminant de ces cycles de violence », poursuit- elle.

De nombreux facteurs expliquent comment une société peut en arriver à mettre en place un génocide et cette question a déjà été approchée par plusieurs disciplines. Mais pour Emilie Caspar la question de l’obéissance est centrale et jamais les neurosciences n’avaient tenté d’apporter de nouveaux éléments. A travers ses recherches, elle souhaite répondre à différentes questions dont celles-ci : pourquoi les gens sont-ils capables de commettre des atrocités quand ils acceptent de se soumettre à un ordre ? Quand on a soi-même vécu un trauma ou que nos parents l’ont vécu, est- on capable de répéter ce genre d’actes ?

La chercheuse a mené une étude au Rwanda et en Belgique en 2020 sur la première génération suivant le génocide, soit des jeunes qui ont aujourd’hui 26 ans.

Emilie Caspar a développé un paradigme, adapté de la célèbre expérience de Milgram et rendu éthiquement acceptable, lui permettant d’étudier la désobéissance. La chercheuse demande à un volontaire, à plusieurs reprises, d’administrer un choc électrique à un autre volontaire. Il a devant lui un bouton qui envoie un choc et un autre qui n’envoie rien. Les chocs électriques sont réels. Et s’ils sont calibrés pour que cela reste tolérable, le choc n’en est pas moins douloureux. Il est néanmoins expliqué au volontaire qu’il n’y a pas d’obligation à suivre les ordres. La chercheuse pensait que tout le monde refuserait d’administrer un choc électrique à l’autre volontaire quand elle a développé cette expérience. En réalité, il lui a fallu trois ans pour développer un paradigme dans lequel certains désobéissent, car lors de ces précédentes études, seules 23 personnes sur 1200 avaient refusé ses ordres. Et ce, malgré une connaissance des travaux de Milgram par les volontaires.

Concernant les résultats de l’étude menée sur la première génération de Rwandais, la chercheuse a observé de fortes différences entre les Rwandais vivant en Rwanda et les Rwandais vivant en Belgique. « Les taux d’obéissance au Rwanda étaient maximaux alors que les Rwandais vivant en Belgique refusaient davantage », explique la chercheuse.

Relation culturelle à l’autorité

Les participants ont été soumis à des questionnaires pour comprendre quelles différences individuelles peuvent expliquer les résultats. Leur activité cérébrale a également été enregistrée avec un électroencéphalogramme pour mesurer la réponse empathique de leur cerveau face à la douleur de l’autre volontaire. Il apparait qu’au plus leurs parents avaient souffert du génocide, au plus les jeunes étaient sensibles à la douleur d’autrui. Mais cette empathie était contrebalancée par la relation culturelle très forte à l’autorité présente au Rwanda. « C’est un facteur très prédictif au fait de suivre mes ordres ou pas », analyse Emilie Caspar. « Cela ne veut évidemment pas dire qu’ils vont d’office recommettre un génocide », poursuit-elle.


 

Documentaire radiophonique

Le génocide des Tutsi au tribunal

Que reste-t-il du tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) aujourd’hui, vingt-cinq ans après sa création ? Que signifie rendre justice après un génocide ? Pour répondre à ces questions, Ornella Rovetta - Centre de recherches Mondes modernes et contemporains (MMC), Faculté de Philosophie et Sciences sociales - et Marie Fierens - Centre de recherches en Sciences de l'Information et de la Communication (ReSIC), Faculté LTC - ont recueilli dans un documentaire radiophonique les voix d’acteurs et de témoins de cet épisode fondateur dans l’histoire de la justice internationale contemporaine.

Les chercheuses se sont rendues dans la ville qui a été le siège du TPIR, à Arusha en Tanzanie, pour interroger les archivistes chargés de cet héritage. Des chercheurs français, belges et rwandais ont partagé avec elles leurs analyses. Enfin, elles ont observé l’impact de ces procès sur la mémoire des faits à travers des entretiens avec des journalistes, des membres d’associations et des étudiants au Rwanda.

Plus de vingt-cinq ans après la création du tribunal pénal international pour le Rwanda et dans le contexte de la crise que traverse aujourd’hui la justice pénale internationale, ce documentaire intitulé «Le génocide des Tutsi au tribunal » propose de mieux saisir comment ce projet de justice est né au milieu des années 1990, les obstacles auxquels il s’est heurté et l’héritage qu’il a laissé. 

Ce documentaire a été produit par par la RTBF avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’ULB et RFI et a reçu le prix prix Wernaers (FNRS) pour la recherche et la diffusion des connaissances.
Retrouvez la nouvelle vidéo de teaser (voir ci-dessous) ainsi que le documentaire (parties 1 et 2) en podcast. 


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