Publié le 16 mars 2021 Mis à jour le 16 mars 2021

Perdus de vue pendant plusieurs décennies, des sédiments prélevés à Camp Century dévoilent que la calotte glaciaire qui couvre l’ensemble du Groenland depuis les deux derniers millions d’années, a potentiellement disparu dans son entièreté auparavant, sous un climat plus chaud.

En 1966, des scientifiques ont perforé la glace du nord-ouest du Groenland (à proximité de la base de Thulé) et en ont extrait un peu plus de 3m de carotte de sédiment glaciaire (moraine). Ensuite, ces sédiments surgelés ont été transféré à Copenhagen en 1994 et littéralement oubliés. En 2017, à l’occasion d’un déménagement vers un nouvel entrepôt frigorifique, les échantillons de sédiments ont été accidentellement exhumés.

En 2019, deux échantillons de ces sédiments ont été étudiés par une équipe internationale et les chercheurs ont été très surpris de découvrir des restes racines et des feuilles dans la matrice de sable et de roche. Les études de ces échantillons suggèrent que la glace a abandonné le site de Camp Century dans un passé géologique proche et qu’un paysage végétal, peut-être même une forêt boréale, existait sous cette zone aujourd’hui envahie par une calotte glaciaire de plus d’un kilomètre d’épaisseur.

Au cours de la dernière année, Andrew Christ et une équipe internationale de scientifiques - menés par Paul Bierman (University of Wellington, Vermont) aux Etats-Unis et Dorthe Dahl-Jensen (Niels Bohr Institute, Danemark), Jean-Louis Tison (ULB) et Pierre -Henri Blard (CRPG,  France et ULB) en Europe, ont étudié cette archive unique de sédiments du Groenland sous glaciaires avec ses fossiles de plantes.

« Les calottes glaciaires congèlent et préservent le matériel sous-glaciaire de manière très efficace », mentionne Jean-Louis Tison, « mais c’est un miracle de découvrir des structures délicates de plantes aussi bien conservées. Ce sont des fossiles, mais ils semblent n’être morts qu’hier, de par leur préservation ininterrompue sous la glace !...C’est une bulle temporelle de ce qui existait à l’époque au Groenland, que nous ne pourrions documenter nulle part ailleurs ».


Ces nouvelles données concordent avec celles provenant de deux autres carottes, localisés au centre du Groenland (GISP2 et GRIP - Figure 1). Là aussi, la datation de la glace basale et des roches sous glaciaires récoltées indiquent que la calotte avait disparu au moins une fois au cours du dernier million d’année.

La combinaison des données géochronologiques issues de ces deux sites est éclairant : il suggère pour la première fois que la calotte groenlandaise a pu disparaitre entièrement lors d’un épisode dit interglaciaire – qui a pu durer quelques dizaines de milliers d’années – dans des conditions de réchauffement de l’ordre de 1 à 2°C par rapport aux températures pré-industrielles, un niveau que nous allons bientôt atteindre. Ces résultats suggèrent l’existence potentielle d’un seuil de réchauffement de « non-retour ».

Groenland

Figure 1 - Carte du Groenland avec altitude du substratum rocheux et en transparence la calotte de glace actuelle, avec les lignes d’iso-épaisseurs indiquées en mètres. La position de la carotte de Camp Century est montrée en jaune.

Notre compréhension du comportement passé de la calotte glaciaire Groenlandaise est un élément clé dans la prédiction de sa réponse future au changement climatique et dans l’estimation de la vitesse à laquelle elle pourrait disparaître. En effet , cette nouvelle étude met en évidence le fait que le Groenland est probablement plus sensible aux changements de climat que ce que l’on pensait, avec un risque grave de fonte irréversible. Or, la fonte entière du Groenland représenterait une augmentation du niveau marin de l’ordre de 6 à 7 mètres, ce qui mettrait en danger toutes les zones côtières du monde.