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La démocratie en Amérique latine ou le syndrome de Sisyphe

Publié le 16 décembre 2020 Mis à jour le 16 décembre 2020

Depuis leurs Indépendances, les États d’Amérique latine sont tiraillés entre autoritarisme et démocratie. Le XXe siècle a été caractéristique de ces tensions. Des caudillos aux dictatures, en passant par les expériences populistes et les soulèvements révolutionnaires, l’Amérique latine est devenue un véritable laboratoire pour l’étude des changements de régime. Analyse de Frédéric Louault - Cevipol, Faculté de Philosophie et Sciences sociales - dans The Conversation.

Frédéric Louault, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Depuis leurs Indépendances, les États d’Amérique latine sont tiraillés entre autoritarisme et démocratie. Le XXe siècle a été caractéristique de ces tensions. Des caudillos aux dictatures, en passant par les expériences populistes et les soulèvements révolutionnaires, l’Amérique latine est devenue un véritable laboratoire pour l’étude des changements de régime.

De l’autoritarisme à la démocratie ?

Les tentations autoritaires ont souvent englouti les élans démocratiques, comme entre les années 1962 et 1968, durant lesquelles pas moins de onze présidents arrivés au pouvoir légalement ont été renversés par des coups d’État. Après les dictatures militaires des années 1960-1970, la région connaît une nouvelle poussée démocratique.

Malgré la pression exercée par les mouvements populaires, la reconstruction des démocraties se fait essentiellement par le haut, via des pactes politiques entre les élites civiles et militaires. Les mauvaises performances économiques et sociales des jeunes démocraties (crises économiques, pauvreté, inégalités) engendrent un rapide désenchantement des populations. Une vague de populisme néolibéral déferle sur la région dans les années 1990, symptomatique de ce rapport ambivalent à la démocratie.

Élection d’Hugo Chavez – Archive vidéo INA.

Au tournant des années 2000, le pari démocratique semble pourtant porter ses fruits. Des élections compétitives provoquent des alternances politiques inédites, portant au pouvoir des dirigeants progressistes, sans que les résultats soient contestés : Hugo Chávez au Venezuela (1999), Lula au Brésil (2003), Néstor Kirchner en Argentine (2003), Tabaré Vázquez en Uruguay (2005), Michelle Bachelet au Chili (2006), Evo Morales en Bolivie (2006), Rafael Correa en Équateur (2006), Fernando Lugo au Paraguay (2008), Mauricio Funes au Salvador (2009).

Evo Morales : le premier président indigène de la Bolivie.

Il s’agit souvent d’alternances par défaut : les électeurs sanctionnent avant tout les politiques néo-libérales de la séquence précédente. Cette « vague rose » pacifique n’en est pas moins interprétée comme un printemps démocratique à retardement. Qui plus est, elle coïncide avec un nouveau cycle de croissance économique dans la région (qualifié de « décennie dorée »), alimenté par les cours élevés des matières premières exportées.

Le développement économique nourrit la stabilité politique. Des relents autoritaires nourrissent encore les vies politiques locales et nationales. Mais le Zeitgeist est à l’optimisme. La plupart des observateurs parlent plutôt « d’héritages » autoritaires, que les démocraties latino-américaines, dorénavant perçues comme consolidées, devraient gérer puis digérer.

Vers des démocraties durables ?

Vingt ans après, où en sont les démocraties d’Amérique latine ? Et quelles sont les perspectives pour les années, voire les décennies à venir ? Le nouvel élan démocratique qui a marqué l’entrée dans le XXIe siècle marque-t-il un point de non-retour ?

La politique latino-américaine ne se résume bien sûr pas à une série de ruptures. L’étude des régimes politiques nous invite à distinguer et articuler deux critères fondamentaux : les conditions d’accès au pouvoir (c’est à ce niveau que l’on croit observer des basculements) ; et les modalités d’exercice du pouvoir. Nombre de dirigeants élus démocratiquement ont développé, une fois au pouvoir, des pratiques politiques empreintes d’autoritarisme, et inversement. Gardons-nous aussi d’opposer frontalement les types de régimes. La science politique nous a montré à quel point les frontières entre démocratie et autoritarisme peuvent être floues et poreuses.

Un rapide regard sur la période 2000-2020 en Amérique latine met à jour la difficulté d’ancrer la démocratie au cœur même du pouvoir (tant au niveau des représentations que des pratiques). L’euphorie démocratique du début de siècle aura même été de courte durée… Il a fallu moins d’une décennie pour que les premiers signes d’une résilience autoritaire se fassent sentir.

Le 28 juin 2009, un coup d’État militaire chasse du pouvoir le président du Honduras, Manuel Zelaya, dont le rapprochement avec Hugo Chávez et les velléités de maintien au pouvoir ont attisé l’inquiétude des secteurs conservateurs. Ce basculement politique est d’abord interprété comme un épisode isolé, répondant à une conjoncture nationale spécifique. Pourtant, Hugo Chávez avait lui-même essuyé une tentative de coup d’État en 2002 (puis Rafael Correa en essuiera une en 2010. Sur fond d’un ralentissement économique régional et d’une multiplication des scandales de corruption, l’instabilité politique fait ensuite tâche d’huile, mettant au défi les équilibres démocratiques dans la plupart des pays de la région.

Cette nouvelle instabilité prend différents habits : dérives vers des régimes autoritaires et répression systématique des opposants au Venezuela au Nicaragua ; destitutions abusives de présidents par leurs Congrès au Paraguay (2012) au Brésil (2016) et au Pérou (2020) ; réélections contestées de présidents accusés d’avoir manipulé les règles électorales au Nicaragua (2011 et 2016), au Honduras (2018), au Venezuela (2018) et en Bolivie (2019) ; démissions sous contrainte de présidents en exercice au Guatemala (2015), au Pérou (2018) et en Bolivie (2019).

Dans plusieurs pays, la contestation populaire de la légitimé des gouvernants a également engendré une intense répression policière, marquée par des violations des droits humains. Ce fut le cas notamment au Chili et en Colombie lors des mouvements sociaux de 2019 et 2020.

Le syndrome de Sisyphe

Si la démocratie avait été réinstaurée par le haut dans les années 1980, c’est aussi par le haut que les procédures démocratiques sont maintenant mises à l’épreuve. Les élites politiques peinent à accepter les règles du jeu démocratique lorsque celles-ci leur sont défavorables. Certains groupes progressistes issus du virage à gauche s’accrochent au pouvoir, quitte à renier les valeurs qu’ils avaient défendues par le passé. Estimant que leur projet réformateur déborde le temps démocratique (et donc le cadre légal des mandats), certains ont joué aux apprentis sorciers : ils ont ouvert la boite de Pandore de l’ingénierie institutionnelle afin de pouvoir se maintenir au pouvoir.

Quant aux élites conservatrices, elles avaient toléré les alternances électorales au début des années 2000 mais n’ont jamais envisagé de stagner dans l’opposition. Lorsqu’elles voient leurs intérêts menacés, l’objectif de reconquête du pouvoir passe au premier plan, quitte à puiser dans la panoplie des outils non démocratiques pour provoquer l’alternance. L’Amérique latine est prise dans le syndrome de Sisyphe : après avoir porté les valeurs démocratiques sur les sentiers escarpés de l’autoritarisme, ses élites relâchent leur étendard et retournent au point de départ.

Ce comportement ambivalent vis-à-vis des procédures démocratiques, couplé aux mauvaises performances économiques durant les dernières années, a alimenté une nouvelle spirale de déception et de défiance parmi les populations latino-américaines. D’après les enquêtes du Latinobarómetro, le soutien à la démocratie en Amérique latine a d’abord grimpé de 48 % en 2001 à 61 % en 2010, pour retomber à une moyenne régionale de 48 % en 2019 (-13 points). La satisfaction envers la démocratie est quant à elle est passé de 25 % en 2001 à 44 % en 2010, pour retomber à 24 % en 2019 (-20 points). C’est le plus mauvais score depuis la création de l’indicateur en 1995. Les niveaux les plus élevés se trouvent en Uruguay (47 %) et au Costa Rica (45 %), tandis que le Pérou (11 %) et le Brésil (9 %) ferment la marche. Ces deux pays ont été touchés ces dernières années par une forte instabilité politique, d’importants scandales de corruption et une polarisation croissante de la société.

Les populistes s’imposent

Les mutations actuelles ne laissent pas présager un nouveau revirement dans les prochaines années. Le dernier cycle électoral a ainsi favorisé l’émergence de figures populistes aux accents autoritaires, qui contribuent à faire imploser les systèmes partisans : Andrés Manuel López Obrador au Mexique (2018), Jair Bolsonaro au Brésil (2018), Nayib Bukele au Salvador (2019).

Alors que le président salvadorien dynamite les relations exécutif/législatif, Bolsonaro exprime régulièrement sa nostalgie des dictatures militaires et ne ménage pas ses efforts pour militariser son gouvernement (6157 militaires assument des fonctions au sein du pouvoir exécutif en 2020, contre 2765 en 2018). Et le Brésil n’est pas une exception : l’influence croissante des militaires est manifeste – sans être toujours visible – dans de nombreux pays de la région.

Bolsonaro poursuit l’apologie de la dictature militaire.

Les turbulences politiques récentes de l’Amérique latine nous incitent donc à explorer, avec une certaine inquiétude, la zone grise entre autoritarisme et démocratie. La crise sanitaire de 2020, qui a porté un nouveau coup aux économies de la région et a érodé encore la légitimité des gouvernants, risque d’amplifier cette tendance à l’instabilité, en nourrissant à court terme l’offre politique antisystème. À l’horizon 2030, une reprise soutenue de l’activité économique et une affectation moins inégalitaire des fruits de la croissance pourraient néanmoins servir le dessein de nouveaux Sisyphe de la démocratie, à la faveur d’un renouvellement générationnel. Ces futures élites, qui ont été socialisées en démocratie au tournant du XXIe siècle, auront pour défi de donner un sens concret aux valeurs démocratiques.


Cet article s’inscrit dans le cadre d’une réflexion collective de synthèse et prospective « 20 ans déjà, 20 ans demain. 2000-2020-2040 » sur quelques évolutions politiques majeures à l’occasion des 20 ans du Cevipol. The Conversation

Frédéric Louault, Chercheur en Science Politique , Université Libre de Bruxelles (ULB)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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