Publié le 26 octobre 2021 Mis à jour le 26 octobre 2021

En 2016, des fouilles de sauvetage dans la ville de Tongres, en Belgique, ont mis au jour un objet exceptionnel, une tablette de malédiction sur plomb, que le contexte archéologique permet de dater du dernier tiers du Ier siècle apr. J.-C. La tablette, remarquablement conservée, est actuellement présentée au Musée gallo-romain de Tongres et a fait l’objet d’une étude par une équipe multidisciplinaire de l’Université libre de Bruxelles (ULB).

 

En 2016, des fouilles de sauvetage dans la ville de Tongres, en Belgique, ont mis au jour un objet exceptionnel, une tablette de malédiction sur plomb, que le contexte archéologique permet de dater du dernier tiers du Ier siècle apr. J.-C. Tombée sur le sol, dans un niveau de circulation, la lamelle de plomb était encore munie d’un des clous qui avaient permis de la fixer, peut-être sur l’une des constructions de bois qui se dressaient dans le secteur. La tablette, remarquablement conservée, est actuellement présentée au Musée gallo-romain de Tongres et a fait l’objet d’une étude par une équipe multidisciplinaire de l’Université libre de Bruxelles (ULB).

Vue des fouilles (en rouge, l’emplacement de la tablette). Photo : ARON bvba

Des textes et dessins magiques

Sur cette fine feuille de plomb, large de 12 à 14 cm et haute de 12 cm, des dessins et des textes en grec et en latin ont été incisés avec une pointe de métal. Au premier registre, on voit sept charaktêres, c’est-à-dire des signes magiques, inspirés notamment de lettres de l’alphabet et pourvus de petits cercles. Ils surmontent un bandeau où se lisent des mots magiques, du type « abracadabra », que l’on appelle noms barbares ou voces magicae, sous lesquels se cachent souvent des noms divins (« Iabêl tabbou chithassous Iab »). On y reconnaît Iabêl, qui associe le nom d’origine hébraïque Iaô (Yahve) et la racine sémitique Baal, « seigneur ». En dessous, d’autres formules magiques ont été notées (« kisthê sankanthara »), ainsi que des signes ésotériques. Une structure triangulaire, qui évoque une stèle, occupe le centre de l’objet ; les cinq lignes de texte contiennent des noms divins et un impératif grec : dos, « donne ! » L’ensemble est entouré par un demi-cercle, où on retrouve une fois encore des formes du nom divin Iaô (« Ia, Iaô, Iô »), auquel est associée, à gauche, l’épithète Sabaôth (« (dieu) des armées »). Dans le bas de la tablette, une autre main a gravé finement une inscription latine : « C(aius) Iulius Viator quem peperit Ingenua », « Gaius Julius Viator, qu’a engendré Ingenua ». Le personnage est un citoyen romain, comme le montre sa dénomination (ses tria nomina), et il est ici la cible de l’objet, celui sur qui doit s’exercer la magie évoquée dans le texte grec et les dessins.

Fac-similé de la tablette de Tongres. dessin : Alain Delattre, Fourni par l'auteur

Une malédiction « orientale », mais une fabrication locale

L’usage du plomb, un métal associé au monde des enfers, ne laisse aucun doute sur la nature négative de l’objet. La tablette s’insère dans la série déjà riche des textes d’exécration ou défixion, dont des exemplaires ont été trouvés dans presque toutes les régions de l’Empire romain. Ce qui est plus surprenant, c’est l’origine clairement orientale des formules magiques et l’usage du grec dans un territoire du nord de l’Europe.

L’idée d’un objet importé, fabriqué en Méditerranée orientale et amené ensuite jusqu’à Tongres, doit être écartée. L’analyse isotopique du plomb montre en effet que le matériau provient des gisements de l’est de la Belgique ou de l’ouest de l’Allemagne : autrement dit la tablette a été confectionnée localement, à partir d’un modèle oriental.

Une langue commune magique

Trois autres tablettes de malédiction sur plomb présentent des similarités frappantes avec l’objet mis au jour en Belgique. La première a été découverte dans un puits, près du sanctuaire de Poséidon sur l’Isthme de Corinthe (Grèce), la seconde dans la nécropole païenne d’Hadrumète (Sousse, en Tunisie), la troisième provient de Carthage (Tunisie), sans plus de précision. Les trois tablettes adoptent une mise en page similaire à celle de Tongres ; les mêmes formules magiques et des séquences identiques de signes se retrouvent aux mêmes endroits ; seules de petites variations s’observent.

Tablette d’Hadrumète. BnF Gallica, dessin : Héron de Villefosse

Ainsi, la tablette de Carthage présente un texte de malédiction explicite : le complément de l’impératif dos, « donne ! », y est précisé : il s’agit de donner la mort (thanaton) à la cible.

La présence de ces textes en des lieux si variés et éloignés les uns des autres démontre l’existence d’un modèle dont se sont inspirés les auteurs des différents objets. Ce modèle figurait probablement dans un manuel de magie qui a largement circulé dans les provinces romaines, de la Grèce à la Tunisie et jusque sur le territoire de la Belgique actuelle. De tels livres, transportés par des soldats, des marchands ou des voyageurs, ont contribué à diffuser les idées et les pratiques magiques d’un bout à l’autre de l’Empire. Des manuels de ce genre ont été découverts en nombre en Égypte, où le climat a permis leur conservation.

Le contexte de la malédiction de Tongres

Les tablettes de défixion proviennent pour la plupart de contextes funéraires ou de lieux en rapport avec l’eau, des endroits naturellement en contact avec le monde souterrain et donc les divinités infernales. Les données archéologiques de la découverte de Tongres ne correspondent à aucun de ces contextes. Nous sommes ici plutôt en face d’un rare exemple d’une tablette de défixion dans la sphère domestique, en contact avec la victime, une pratique jusqu’ici connue surtout par des textes littéraires.

Tacite rapporte ainsi une anecdote à propos de la mort de Germanicus, dont les proches, jugeant suspecte la maladie dont il souffrait, avaient trouvé « sur le sol et sur les murs […] des formules d’envoûtement et d’exécration et le nom de Germanicus gravé sur des tablettes de plomb » (Annales 2, 69). La défixion de Tongres aurait donc pu être fixée, de manière non visible, sur le toit ou sur un mur de la maison de Gaius Julius Viator. Ce dernier, citoyen romain au Ier siècle de notre ère, appartenait probablement à l’élite de la cité des Tongres. Sa position sociale élevée a pu susciter des jalousies et provoquer la haine de l’un de ses contemporains, concurrent dans le monde des affaires ou de la politique, ou simplement rival amoureux. De nombreuses tablettes étaient destinées à blesser des adversaires dans le cadre des compétitions sportives, mais il faut probablement exclure ce motif dans le cas de Viator. La pratique de la magique maléfique était en tout cas monnaie courante à l’époque ; comme le signalait Pline l’Ancien au milieu du Ier siècle : « Il n’est d’ailleurs personne qui ne redoute d’être envoûté par des prières maléfiques » (Histoires naturelles 28, 4).


Pour en savoir plus, voir l’ouvrage de l’équipe multidisciplinaire qui a publié la tablette : Roxanne Bélanger Sarrazin, Alain Delattre, Daniel Demaiffe, Natasja De Winter, Alain Martin, Georges Raepsaet et Marie-Thérèse Raepsaet-Charlier, avec la collaboration de Cecilia Melaerts-Saerens & Frank Scheppers, Iaô Sabaôth. Pratiques magiques dans la cité des Tongres : une tablette de défixion mise en contexte. Une version succincte de la recherche a été publiée dans la revue Latomus.The Conversation

Alain Delattre, Professeur de papyrologie et d'épigraphie grecque, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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