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La Tchétchénie, révélateur et accélérateur de l’évolution de la Russie depuis 30 ans

Publié le 20 décembre 2020 Mis à jour le 18 décembre 2020

Comment l’État russe et son régime politique ont-ils évolué ? Quel rôle les guerres de Tchétchénie ont-elles joué dans cette évolution ? Analyse de Aude Merlin - Cevipol, Faculté de Philosophie et Sciences sociales - dans The Conversation.

Aude Merlin, Université Libre de Bruxelles (ULB)

« Russie, 2036. Une adolescente de 16 ans lit les nouvelles sur Internet à partir d’une puce électronique greffée sur son cerveau, et interpelle sa mère : « Maman, maman, que signifie la phrase : le temps est venu d’élire un nouveau Président pour la première fois en 24 ans ? Maman, pourquoi Poutine ne peut pas continuer ? Il est fatigué, il en a marre ? »

« La Tchétchénie de Kadyrov : laboratoire expérimental de la Russie » : cette banderole brandie par un manifestant solitaire à Moscou le 29 octobre 2020 – en soutien aux personnes disparues en Tchétchénie – est déchirée par les forces de l’ordre.

La première scénette, d’anticipation, circule sur les réseaux sociaux russes depuis l’adoption des amendements à la Constitution de Russie en juillet 2020, qui permettent à Vladimir Poutine de présider la Russie, le cas échéant, jusqu’en 2036. Elle rappelle que les Russes nés en 2020 – comme cette adolescente –, mais aussi dans les vingt années précédentes n’auront connu quasiment qu’un président – Dmitri Medvedev avait en quelque sorte assuré un intérim entre 2008 et 2012. Une sorte de nouvelle normalité s’est créée depuis 2000 : celle du maintien au pouvoir d’un homme présenté comme garant de l’ordre et de la stabilité, après des années 1990 incarnées par le chaos, la tourmente sociale, et de nombreux bouleversements politiques et géopolitiques.

La seconde scène, réelle elle, renvoie à la façon dont se sont entremêlées les évolutions tchétchènes et russes au fil des dernières décennies, et au silence imposé sur les disparus.

Cette projection imaginée sur les 20 ans à venir nous amène à regarder dans le rétroviseur des années 2000-2020. Comment l’État russe et son régime politique ont-ils évolué ? Quel rôle les guerres de Tchétchénie ont-elles joué dans cette évolution ? Plus largement, il s’agit aussi de s’interroger sur l’articulation entre recours à la force à l’intérieur du territoire de la Fédération de Russie, évolution du régime russe et interventions extérieures. L’articulation des problématiques russe et tchétchène met en exergue un nœud central, la problématique tchétchène condensant celle des enjeux à l’œuvre au moment de l’effondrement de l’Union soviétique.

Restaurations autoritaires

Sortie d’empire et sortie de l’autoritarisme étaient en effet, au début des années 1990 – conjuguées à l’enjeu d’une transition d’une économie planifiée à une économie de marché encadrée par le droit –, les mots d’ordre des nouvelles élites. Il s’agissait donc de mener simultanément un projet de libération nationale et de construction démocratique.

Si cet enjeu multiple s’est joué à l’échelle de tout l’espace post-soviétique, le cas tchétchène en incarne une forme paroxystique, et la gestion par Moscou du deuxième conflit, dans les années 2000, est sans appel : aux aspirations de libération nationale tchétchène qui s’étaient exprimées dans les années 1990, dans l’engouement mimétique de nombreuses proclamations de souveraineté sur l’ensemble du territoire de l’Union soviétique, se substitue une politique d’ordre incarnée par une « paix nommée Kadyrov », du nom de l’homme qui dirige d’une main de fer cette petite République rentrée dans le giron de la Fédération, et sommée de redoubler de loyauté vis-à-vis de Moscou.

Reportage du 15 novembre 2006 sur Ramzan Kadyrov (France 2).

Le message, sans appel, vaut aussi pour la population russe dans son ensemble : les aspirations démocratiques exprimées au tournant des années 1980-1990 rencontrent une fin de non-recevoir, cristallisée par l’arrivée de Vladimir Poutine à la présidence en 2000, et la mise en place de ce qu’il qualifie de « dictature de la loi » et de « verticale du pouvoir ». Dès lors que la figure politique promue à l’avant-scène en 2000 contraste fortement avec tout ce qui incarnait une décennie 1990 largement vécue comme « noire » du fait d’une tourmente marquée par des pertes symboliques et territoriales tous azimuts, un retour de balancier est à l’œuvre.

À l’euphorie bien vite retombée qu’avaient suscitée les espoirs de démocratisation dans un segment de la population russe se sont en effet substitués les constats amers d’une immense différenciation sociale mettant face à face une poignée de riches oligarques et une majorité de citoyens en lutte pour leur survie, ainsi qu’un discrédit durable de l’idée de démocratie. La société russe était donc prête à accueillir un tel retour à l’ordre.

Ces logiques d’abdication conjuguées, amplifiées dans les années 2010, dessinent d’une certaine façon une dynamique inverse de celle qui fut exprimée au début des années 1990. La dérive autoritaire croissante referme le dossier d’une éventuelle transition démocratique, tandis que la restauration de la tutelle de Moscou sur un « sujet » – c’est le mot qui désigne toutes les entités fédérées de la Fédération de Russie dans la Constitution de 1993 – turbulent donne le ton.

La religion au service des projets politiques

Au fil de ces vingt ans, se sont imposées de nouvelles grilles de lecture. Après le retour de Vladimir Poutine à la présidence russe en 2012 (pour ce qui allait être son troisième mandat), la constitution d’un socle idéel officiel est venue appuyer l’évolution autoritaire du pays.

Si la convocation de l’Église orthodoxe, partenaire par excellence de ce projet politique, s’est imposée, l’usage politique d’un islam officiel en Tchétchénie a suivi, en parallèle, renforçant le pouvoir au niveau local de Ramzan Kadyrov, fort du mandat qui lui est donné par Moscou pour éradiquer le terrorisme, dans le droit sillage de la narration imposée par Moscou dès 1999 pour disqualifier tout projet indépendantiste tchétchène. En effet, en août 1999 des islamistes tchétchènes et daghestanais, venus de Tchétchénie, effectuent une incursion Daghestan. Le président indépendantiste tchétchène élu, Aslan Maskhadov, désapprouve vigoureusement cette opération, ce qui n’empêche pas Moscou de le qualifier de terroriste et de le disqualifier totalement. À partir de ce moment-là, la narration en vigueur est celle d’une lutte anti-terroriste légitime menée par Moscou pour libérer le peuple tchétchène du terrorisme. Le projet de libération nationale tchétchène est enterré par Moscou.

L’instauration à partir de 2000 d’un nouveau contrat social en Russie, reproduit en Tchétchénie de façon amplifiée, se base sur l’ordre. Au désordre des années 1990, incarné par une démocratie erratique et une aspiration à la liberté, se substitue en effet dans les années 2000 un ordre autoritaire et répressif, qui offre à la population russe un mieux-être économique et social en échange d’une régression anti-démocratique et de l’érosion méthodique des droits et libertés.

Le contrat social incarné par Ramzan Kadyrov en Tchétchénie reproduit le même type de pacte : la reconstruction de la République et la soumission de la population à une paix des cimetières sont brandies en lieu et place de ce qui avait mu les aspirations indépendantistes. Si l’aspiration à la liberté s’exprimait à travers le combat des Tchétchènes durant la première guerre (1994-1996), c’est aussi par la guerre (1999-2009) et la répression que s’incarne le retour à l’ordre. Les pratiques d’impunité et de non-droit expérimentées en Tchétchénie, exacerbées notamment durant la deuxième guerre (officiellement qualifiée d’opération anti-terroriste) accompagnent et renforcent la dérive autoritaire en Russie, le dernier épisode en date étant la proposition de durcir la loi sur les « agents étrangers ».


Cet article s’inscrit dans le cadre d’une réflexion collective de synthèse et prospective « 20 ans déjà, 20 ans demain. 2000-2020-2040 » sur quelques évolutions politiques majeures à l’occasion des 20 ans du Cevipol.The Conversation

Aude Merlin, Chargée de cours en science politique à l'Université libre de Bruxelles, spécialiste de la Russie et du Caucase, membre du Cevipol, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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