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Le Haut-Karabakh aux prises avec les séquelles de la guerre: la vie sur fond de nouveau statu quo

Publié le 1 mars 2021 Mis à jour le 2 mars 2021

Au terme du conflit dans le Haut-Karabakh, la débâcle militaire subie par l’Arménie et les conséquences désastreuses engendrées en termes humains et économiques annoncent une période de grande incertitude pour les Karabakhtsis. Tout un système de significations et de croyances ayant prévalu pendant les 25 années de statu quo favorable aux Arméniens se trouve remis en question. Analyse de Anita Khachaturova - Cevipol, Faculté de Philosophie et Sciences sociales - dans The Conversation.

Anita Khachaturova, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Dans le cimetière fraternel (bratskoe kladbichtche) de Stepanakert, capitale du Haut-Karabakh (Artsakh comme l’appellent les Arméniens), on sent l’odeur encore toute fraîche de la terre où reposent depuis peu les corps de jeunes soldats arméniens. Des rangées et des rangées de nouvelles tombes ornées de fleurs s’enchaînent, affichant les photos, parfois seulement les noms, de ces garçons pour la plupart nés entre 2000 et 2002. Un peu plus loin, d’autres tombes, plus anciennes, portent les noms de soldats morts lors de la première guerre, dans les années 1990. Ce sont plusieurs générations de jeunes hommes qui, l’une après l’autre, trouvent la mort dans ce conflit qui dure depuis plus de trois décennies.

Il n’est pas rare de voir une nouvelle tombe à côté d’une plus ancienne portant le même nom de famille. Par moments, on entend s’élever de lourds sanglots qui viennent briser le silence de ce matin glacé de janvier. De nouvelles dépouilles continuent d’arriver, plus de deux mois après la signature du cessez-le-feu du 10 novembre 2020 qui mit un terme à 44 jours d’une guerre d’une intensité sans précédent, épisode de loin le plus meurtrier depuis le cessez-le-feu de mai 1994.

Trois générations d’hommes d’une même famille morts à la guerre sont enterrés côte à côte dans le cimetière fraternel de Stepanakert.

Le 27 septembre dernier, l’armée azerbaïdjanaise, appuyée par la Turquie et avec le renfort de mercenaires syriens, lança une vaste offensive qui écrasa les défenses arméniennes, causant un bilan humain vertigineux. Si les chiffres officiels font état de 4 000 morts côté arménien, d’autres sources avisées citent des nombres bien plus élevés. Mon interlocutrice à Stepanakert ayant accès aux listes des disparus mais préférant rester anonyme me fait savoir qu’il y aurait plus de 2 000 disparus. À ces derniers viennent s’ajouter 13 000 blessés et invalides.

Côté azerbaïdjanais, les sources officielles ont annoncé la mort de [ 2 865] soldats. Selon l’Observatoire syrien des droits humains, 541 mercenaires syriens employés par l’Azerbaïdjan auraient également péri lors des opérations. Pour comparaison, la guerre des années 1990, dans sa phase la plus active (1991-1994) avait fait autour de 20 000 morts. Cet épisode sanglant, marqué par de nombreux crimes de guerre, initie un nouveau cycle de violence et plonge les Arméniens du Haut-Karabakh (Karabakhtsis) dans une nouvelle réalité à laquelle personne, dans cette petite république non reconnue (pas même par l’Arménie), n’avait été préparé.

Un panneau sur la place centrale de Stepanakert affiche les photos des jeunes hommes tués lors de la guerre de 2020.

La débâcle militaire subie par l’Arménie et les conséquences désastreuses engendrées en termes humains et économiques annoncent une période de grande incertitude pour les Karabakhtsis. Tout un système de significations et de croyances ayant prévalu pendant les 25 années de statu quo favorable aux Arméniens se trouve remis en question.

Mes séjours dans le Haut-Karabakh, entre fin décembre 2020 et début février 2021, où je réalisais mon enquête de terrain dans le cadre de ma recherche doctorale, permettent de mettre en avant quelques pistes de réflexion sur les multiples façons dont la guerre affecte la société karabakhtsie. Observer la situation sur le terrain aujourd’hui, c’est faire face à la façon dont la violence post-guerre dans laquelle vivent aujourd’hui les locaux et les déplacés dans le Haut-Karabakh se mêle à l’ordinaire, un quotidien marqué aussi bien par le deuil et la destruction que par la lente reconstruction et l’espoir. C’est aussi un moment de chaos émotionnel où, en recherche de structuration, les idées alternatives en rupture avec le discours dominant sont susceptibles d’avoir plus de résonance.

Des sommets de la victoire à l’abysse de la défaite : retour sur un cycle de violence

Le Haut-Karabakh, cette enclave arménienne, de jure territoire de l’Azerbaïdjan, a fait sécession en 1994, au terme d’une guerre longue et ravageuse (1988-1994), marquée par des massacres à caractère ethnique et l’exil de plus d’un million de réfugiés et de déplacés internes des deux côtés.

Cette guerre conduisit non seulement au contrôle par les forces arméniennes de la quasi-totalité du territoire de l’ancienne Oblast autonome du Haut-Karabakh (NKAO) – entité administrative créée en 1923 par les autorités soviétiques, peuplée quasi totalement d’Arméniens, et placée sous la juridiction de la RSS d’Azerbaïdjan –, mais également de sept districts adjacents qui, au début, ne faisaient pas l’objet du contentieux.

L’occupation de ces districts, qui avec le Haut-Karabakh constituaient 13,6 % du territoire de l’Azerbaïdjan, fut alors justifiée par les Arméniens comme représentant une ceinture de sécurité contre d’éventuelles attaques azerbaïdjanaises ; en outre, ces districts apparaissaient comme une monnaie d’échange pour un statut futur du Haut-Karabakh, statut que les Arméniens ne concevaient qu’à travers le prisme du droit à l’autodétermination.

La victoire militaire contre l’Azerbaïdjan en 1994, dans une guerre asymétrique – l’Azerbaïdjan faisant trois fois la taille de l’Arménie avec une population trois fois plus nombreuse – et la prise de contrôle du Haut-Karabakh ont été perçues par les Arméniens comme une revanche sur le passé.

Cette victoire avait alors permis d’atténuer la logique victimaire héritée du génocide de 1915 dans l’Empire ottoman, qui a mis un terme à la présence séculaire des Arméniens en Anatolie. Elle compensait aussi un autre traumatisme, celui dû à la décision des autorités soviétiques d’attribuer le Karabakh à l’Azerbaïdjan dans les années 1920, dans un contexte de larges violences intercommunautaires.

« Je me souviens que mon arrière-grand-mère, qui avait survécu en 1920 aux massacres d’Arméniens à [ Chouchi], dès qu’elle entendait un bruit qui l’inquiétait, sursautait en chuchotant : “les Turcs viennent nous tuer !” », me raconte Tigrane, un médecin de Stepanakert. Pour les Arméniens, « Azéri » et « Turc » sont synonymes. Pourtant, bien que les deux peuples soient d’origine et de langue turcique et qu’ils se définissent régulièrement par le slogan « deux États, une nation », les Azerbaïdjanais sont culturellement et historiquement différents. Ces derniers n’ont pas pris part au génocide de 1915 mais, pour les Arméniens, dont l’identité est traversée par l’angoisse de l’extermination, l’expérience de la violence aux mains des Azéris réactive les traumatismes de 1915, d’autant plus à vif que la Turquie n’a jamais reconnu le génocide et qu’elle a activement pris part à la guerre de l’automne 2020 aux côtés de l’Azerbaïdjan (lequel ne reconnaît pas le génocide arménien non plus).

Vingt-cinq ans de négociations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, opposés par des lectures mutuellement exclusives de l’histoire et du conflit, n’ont pas permis d’arriver à une solution pacifique. L’isolement dans lequel furent plongés les Arméniens du Haut-Karabakh, dont les représentants avaient pourtant, en mai 1994, signé l’accord de cessez-le-feu, et leur exclusion subséquente du cadre de négociations de Minsk (groupe de l’OSCE créé pour faciliter une solution pacifique du conflit), ont contribué à renforcer le syndrome de la forteresse assiégée chez les Karabakhtsis et permis à une élite politico-militaire corrompue de se maintenir au pouvoir sans jamais devoir rendre de comptes sur sa gestion du conflit.

Les territoires occupés et l’argent de la diaspora devinrent une source d’enrichissement personnel pour les oligarques locaux qui se partageaient les positions de pouvoir en tirant profit de l’instabilité du statu quo militaire. Nikol Pachinian, premier ministre arménien porté au pouvoir par une révolution démocratique en avril-mai 2018 qui a renversé l’ancien régime autoritaire de Serge Sarkissian, a voulu réintroduire les représentants arméniens du Haut-Karabakh dans les négociations. Faisant valoir son positionnement démocratique – n’ayant pas été élu par les Karabakhtsis et considérant ne pas avoir de mandat pour les représenter –, il provoqua l’ire du président de l’Azerbaïdjan Ilham Aliev qui espérait des concessions après que le « clan du Karabakh » (représenté par l’ancien régime des présidents arméniens Robert Kotcharian (1994-1997 et 1998-2008) et Serge Sarkissian (2008-2018), tous deux originaires du Haut-Karabakh et ayant été à la tête de l’Arménie pendant deux décennies), ait perdu le pouvoir.

Un présent en perte de sens : entre autocritique et sentiment de revanche

« Ce qui a été pris par le sang ne peut être simplement rendu », me dit Tsovik, vétérane de la guerre des années 1990. « Je n’aurais pas accepté de rendre des territoires en échange de la paix car on croyait qu’on pouvait se défendre, et qu’en cas de guerre on vaincrait. »

Lorsque le 27 septembre 2020, l’Azerbaïdjan lance sa vaste offensive tout le long de la ligne de contact, rares sont ceux, du côté arménien, qui imaginent l’ampleur écrasante de la défaite que subira six semaines plus tard l’Arménie. Celle-ci doit alors céder les trois quarts des territoires conquis en 1994 ainsi que concéder un corridor à travers son propre territoire, sur la frontière avec l’Iran, liant l’Azerbaïdjan à son exclave, le Nakhitchevan. Le déploiement des forces de maintien de la paix russes à l’intérieur de la partie restée arménienne du Haut-Karabakh est un autre facteur nouveau transformant l’équation politico-militaire du conflit.

Poster collé sur une base russe dans le Haut-Karabakh. Il y est écrit : « Karabakh : terre de vie ».

Si les districts adjacents devaient en effet être rétrocédés à l’Azerbaïdjan – les négociations dans le cadre du groupe de Minsk prévoyaient toutes le transfert de ces territoires et le retour des déplacés internes –, la prise par les forces azerbaïdjanaises des régions de Hadrout et de Choucha (Chouchi pour les Arméniens), à l’intérieur même du Haut-Karabakh, a été vécue comme un véritable choc.

« Au début, ces territoires (les districts adjacents occupés par les Arméniens en résultat de la guerre dans les années 1990), on les appelait “zone de sécurité”, et ils devaient être échangés contre un statut pour le Haut-Karabakh. Mais à chaque nouvelle élection, ces territoires acquéraient un capital politique pour les candidats et devenaient alors “nos terres historiques conquises par le sang”. »

Cette remarque d’une fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères du Haut-Karabakh fait écho à une opinion aujourd’hui bien plus audible qu’avant la guerre de 2020. « Je ne considère pas Ağdam (un des districts adjacents pris par les Arméniens en juillet 1993 et complètement rasé par la suite, notamment à des fins de reconstruction de Stepanakert) comme étant ma terre. J’en veux à Pachinian de ne pas avoir demandé à ces garçons de 18 ans qui ont été jetés en première ligne sans même savoir comment nettoyer une arme s’ils voulaient mourir pour Djebrail ou Fizuli [deux autres régions occupées lors de la première guerre, n’entrant pas dans le territoire de l’ancienne NKAO] », me confie un jeune Stepanakertois.

Affiche à Stepanakert représentant des soldats tombés au combat
Affiche à Stepanakert représentant des soldats tombés au combat. Anita Khachaturova, Author provided

Aujourd’hui, Choucha/i, ville citadelle ayant une valeur stratégique fondamentale et une forte dimension émotionnelle pour les deux peuples – c’est la prise de Choucha/i, le 8 novembre, qui a forcé la capitulation des forces arméniennes –, domine au-dessus de Stepanakert, resté sous contrôle arménien.

Stepanakert tente avec peine de loger les milliers de déplacés de Hadrout, Choucha/i et d’autres territoires restés aux mains des Azerbaïdjanais. « Je vois plus de visages inconnus que de visages familiers », constate Irina, une jeune habitante de Stepanakert, alors que nous nous promenons ensemble dans la capitale en deuil. Née dans une cave à Hadrout en 1992, alors que la ville était sous les bombes, elle peine à réaliser qu’elle ne reverra plus sa maison familiale, restée aux mains de l’armée azerbaïdjanaise. Avec elle nous allons visiter un couple de réfugiés de la même région, dont le mari, un vieil homme frêle de soixante-dix ans ayant été pris en otage par l’armée azerbaïdjanaise lors des premières semaines de l’offensive, vient d’être libéré. À voix basse, sa femme nous raconte les tortures qu’il a subies et dont il a été témoin : « Il en a eu une attaque cardiaque et continue à avoir des pertes de mémoire régulières, un côté de son visage est resté paralysé. » Leur fils, qui, a été pris en otage également alors qu’il partait à la recherche de son père, a finalement été retrouvé mort, abattu par balle.

« Nous ne pouvons pas vivre avec eux (les Azerbaïdjanais). La guerre n’est pas finie. Nous récupérerons nos terres. » Les deux jeunes hommes karabakhtsis avec qui je discute, dans un petit pub branché de Stepanakert, ont tous deux combattu lors de la dernière guerre. L’un des deux, Sasha, ingénieur automaticien et acteur de théâtre de la troupe de Stepanakert, a été grièvement blessé par un drone kamikaze israélien et a passé dix-sept jours dans le coma. Il est le seul d’un groupe de sept à avoir survécu à l’attaque. Aujourd’hui, à cause des blessures reçues, il ne peut plus pratiquer sa profession. « Personne ne veut la guerre ici », me dit-il en souriant, « mais on ne se soumettra pas. Mon père est mort un peu avant le cessez-le-feu de 1994, alors que je n’avais que deux mois. Il est mort pour que je puisse vivre sur ces terres. Moi aussi, je veux que mon fils vive ici. Je veux qu’il sache que son père s’est battu pour ça. »

Dans un coin du pub jouent des musiciens, tantôt des airs de jazz, tantôt des chansons arméniennes ou russes, que tout le monde se met à entonner. La guerre est bien là, dans toutes les conversations. Elle se raconte tantôt d’un air grave, tantôt d’un air enjoué : « Même la mort n’a pas voulu de lui ! », me lance en rigolant Azat, le propriétaire du pub, en indiquant mon interlocuteur. Je ris un peu à contrecœur. Azat veut dire « libre » en arménien. En face de l’établissement, un minibus taggé aux couleurs jamaïquaines affiche l’inscription « Azat Artsakh ».The Conversation

Anita Khachaturova, Doctorante, Centre d'Étude de la Vie politique (CEVIPOL), Université Libre de Bruxelles (ULB)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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