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Pakistan : quand la crise politique aggrave les effets de la catastrophe naturelle

Publié le 16 septembre 2022 Mis à jour le 16 septembre 2022

Particulièrement vulnérable aux conséquences du réchauffement climatique, le Pakistan, peuplé de 220 millions d’habitants, fait face depuis mi-juillet à un cataclysme sans précédent. En effet, près d’un tiers de son territoire est submergé du fait d’une mousson particulièrement violente. Analyse de Tasnim Butt dans The Conversation.

Tasnim Butt, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Particulièrement vulnérable aux conséquences du réchauffement climatique, le Pakistan, peuplé de 220 millions d’habitants, fait face depuis mi-juillet à un cataclysme sans précédent. En effet, près d’un tiers de son territoire est submergé du fait d’une mousson particulièrement violente.

Outre les dégâts matériels qui s’élèvent déjà à des milliards d’euros, le bilan humain provisoire est particulièrement lourd : plus de 1 290 morts, 12 500 blessés, 33 millions de personnes affectées dont 6,4 millions nécessitent une aide humanitaire urgente. Quant aux déplacés, leur nombre est estimé à 634 000.

Malgré la mobilisation de l’armée, les autorités peinent à secourir les victimes qui s’entassent dans des camps de fortune, toujours à la merci des intempéries qui se poursuivent à intervalles réguliers.

La diaspora, les ONG internationales et la société civile pakistanaise – déjà durement affectée par une inflation galopante et par une hausse spectaculaire du prix des denrées alimentairespeinent à récolter les fonds nécessaires pour venir en aide à toutes les personnes dans le besoin. Quant à l’État, voilà des décennies qu’il affiche son incapacité à gérer les catastrophes naturelles.

Aujourd’hui encore, alors que le pays est dévasté par les inondations, la scène politique est le triste théâtre de la rivalité qui oppose les partisans de l’actuel premier ministre Shehbaz Sharif à ceux de son prédécesseur, Imran Khan.

Les clans Sharif et Bhutto-Zardari contre Imran Khan

Ancien champion de cricket et fondateur du parti islamique PTI (Pakistan Tehreek-e-Insaf ou Mouvement du Pakistan pour la Justice), Khan accède au pouvoir en 2018.

Malgré les promesses de prospérité et de lutte contre la corruption, son gouvernement se révèle incapable de redresser l’économie (l’inflation est galopante et près d’un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté).

Il ne parvient pas non plus à neutraliser les deux principales dynasties politiques du pays, les Sharif et les Bhutto, pourtant impliquées dans de nombreuses affaires de détournement de fonds, de blanchiment d’argent et de détention de sociétés offshore.

Si l’adversaire principal d’Imran Khan, Nawaz Sharif (qui a effectué trois mandats de premier ministre depuis les années 1990), s’exile au Royaume-Uni, sa fille Maryam et son frère cadet Shehbaz continuent, en dépit de frictions internes et de quelques courtes incarcérations, à défendre ses intérêts électoraux et politiques au Pakistan.

Le clan Bhutto, à travers Asif Ali Zardari et Bilawal Bhutto Zardari – respectivement le mari et le fils de l’ancienne première ministre aux deux mandats (1988-1990 ; 1993-1996) Benazir Bhutto (1953-2007) –, se montre tout aussi habile à contrer les attaques politiques et les poursuites judiciaires dont il fait l’objet.

En 2020, ces deux clans, qui dirigent également les deux principaux partis politiques du pays (Pakistan People Party/PPP pour les Bhutto-Zardari et la Pakistan Muslim League Nawaz/PMLN pour les Sharif), forment, avec d’autres partenaires, une alliance circonstancielle dénommée Pakistan Democratic Mouvement (PDM) pour contrer Imran Khan – un outsider dont ils contestent l’élection et redoutent la popularité.

La chute d’Imran Khan…

La popularité de Khan s’effrite avec le temps. La raison principale est économique : le pays croule sous la dette publique (estimée par le FMI à plus de 138 milliards de dollars pour l’année 2022-2023) et les pénuries énergétiques (gaz et électricité), qui affectent indifféremment les citoyens et les entreprises, sont de plus en plus fréquentes.

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Le gouvernement n’a d’autre solution que de recourir au Fonds monétaire international (FMI), mais celui-ci exige la mise en place de mesures d’austérité pour réduire le déficit. Ainsi, dès 2019, de nouvelles taxes sont imposées, les budgets alloués aux secteurs de l’éducation et de la santé sont réduits et la monnaie (la roupie) est dévaluée.

Ces mesures ont pour conséquences de faire chuter la croissance économique et d’accroître l’inflation et la pauvreté, alors que des scandales de corruption touchent certains proches collaborateurs du premier ministre. Pourtant bien gérée, la crise Covid fait également des dégâts.

Khan n’a pas non plus la cote à l’étranger. Le soutien qu’il apporte aux talibans en Afghanistan (depuis le retrait américain en 2021) écorne son image. Une image qui se détériore encore davantage depuis le début de la guerre en Ukraine en février 2022 : alors que les condamnations occidentales se multiplient contre les Russes, Khan se rend à Moscou où il rencontre Vladimir Poutine le jour même de l’invasion et annonce la neutralité du Pakistan.

Ses contacts étroits avec la Chine, avec laquelle il collabore en vue d’une campagne de dédollarisation des échanges bilatéraux, ne passent pas non plus inaperçus, surtout auprès des Américains.

Ce n’est pourtant pas à cette impopularité nationale ou internationale qu’il convient d’attribuer la chute de son gouvernement en 2022, mais à des erreurs politiques dont la principale a été de défier la puissante armée pakistanaise, notamment sur la question de la nomination du futur commandant en chef de l’ISI (Inter Service Inteligence).

La désaffection de l’armée, dont il était pourtant la coqueluche au début de son mandat, est rapidement suivie par celle de ses alliés politiques qui lui reprochent, entre autres, de faire cavalier seul. Les petits partis politiques – MQM/Karachi, GDA/Sind, PML (Q) Pendjab, BAP/Baloutchistan – qui l’avaient aidé à obtenir la majorité nécessaire pour former un gouvernement de coalition en 2018 l’abandonnent. Les désertions se multiplient, y compris au sein de son propre parti dont plusieurs dizaines de membres votent en faveur de sa destitution. Dès lors, le 9 avril 2022, une motion de censure est votée au Parlement, une première au Pakistan.

… avant un retour en force ?

Contraint de quitter ses fonctions avant la fin de son quinquennat, Khan n’entend pas pour autant faciliter la tâche à son successeur, Shehbaz Sharif. Il se lance dans un marathon de jalsa (rassemblements politiques) contestataires et exige des élections anticipées.

À la surprise générale, ces rassemblements galvanisent les foules et ravivent sa notoriété d’antan, surtout auprès de la jeunesse instruite et urbanisée qui se laisse convaincre que son éviction résulte d’une intervention étrangère, américaine notamment. Imran Khan accuse Washington, ainsi qu’une partie de l’establishment pakistanais, de réduire le pays à la servitude et d’agir contre ses intérêts nationaux.

En représailles, il est accusé de « trahison » et manque de peu de se faire arrêter (en effet, il échappe à une arrestation en prenant des mesures judiciaires préventives). Depuis, les affrontements entre ses partisans et ceux de la coalition des partis au pouvoir se multiplient dans la rue mais aussi devant les tribunaux. Ses collaborateurs sont arrêtés, parfois torturés et ses discours interdits de diffusion sur les chaînes de télévision. Il reste toutefois peu probable que cette répression ciblée parvienne à le faire plier.

Sa réputation d’incorruptible et de résistant aux forces étrangères conforte un populisme désormais bien implanté dont il tire profit, y compris au niveau électoral. Ainsi, en dépit d’une forte polarisation politique, son parti remporte, en juillet 2022, une large victoire aux élections locales dans la province du Pendjab, fief traditionnel du clan Sharif. Cette victoire met à mal le gouvernement de Shehbaz qui, aux dernières nouvelles, est toujours réticent à concéder des élections anticipées qu’il risque de perdre.

Pendant que les dirigeants pakistanais sont engagés dans des calculs politiques, la société et l’économie sont au bord de l’effondrement, ce qui laisse présager, dans les mois et années à venir, une crise humanitaire de grande ampleur. La destruction massive des récoltes annonce déjà une insécurité alimentaire accrue. Outre la faim, la population risque également d’être confrontée à la propagation de maladies liées à la contamination des eaux. Dans ces conditions, des pertes humaines additionnelles sont à prévoir, pendant que les responsables politiques s’entre-déchirent.The Conversation

Tasnim Butt, Chercheure associée, Observatoire des Mondes Arabes et Musulmans (OMAM) , Université Libre de Bruxelles (ULB)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.