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« Le complotisme est une grille de lecture sur le monde »

Publié le 12 février 2021 Mis à jour le 12 février 2021

Dans cette crise de la Covid-19, de nombreuses théories du complot ont émergé : sur l’apparition du virus, sur le manque de masques ou encore sur les vaccins. Olivier Klein est chercheur au Centre de psychologie sociale et interculturelle - Faculté des Sciences psychologiques et de l'Education. Il fait le point sur ces théories et les gens qui y adhèrent.

Est-ce que les gens qui adhèrent aux théories du complot concernant la Covid-19 sont ceux qui adhèrent aux théories du complot en général ou cela dépend des thématiques ?

Olivier Klein: Il faut d’abord préciser que les gens qui hésitent par rapport aux vaccins ne sont pas tous des complotistes. Ces derniers sont une minorité. Concernant ceux-ci, on peut parler en quelque sorte de mentalité complotiste. C’est vraiment une grille de lecture sur le monde : « on est en train de tout vous cacher. Les médias sont à la solde du pouvoir ». Une fois qu’on a cette grille de lecture-là, une série de complots font sens. Parfois des gens croient à des complots mutuellement contradictoires. Une étude a ainsi montré que les gens qui croyaient qu’Oussama Ben Laden était déjà mort quand les Américains ont lancé leur opération ont aussi tendance à croire qu’Oussama Ben Laden est toujours vivant. A partir du moment où on rejette le point de vue officiel, tout point de vue alternatif est plus probable. C’est la mentalité complotiste telle qu’on l’étudie ici, c’est-à-dire la tendance à appréhender des phénomènes sociaux comme résultant d’un complot ourdi par des individus ou groupes malveillants.

Ces théories du complot ont aussi pour fonction de répondre à l’anxiété et à l’incertitude. Elles vous donnent une réponse très simple. C’est inquiétant au niveau de l’hésitation vaccinale car les gens qui croient à ces théories du complot ont moins tendance à vouloir se faire vacciner. Cela reflète une défiance par rapport aux autorités. Toutefois, on constate qu’en Belgique, les théories du complot sont présentes, des gens y adhèrent mais ceux-ci restent une minorité. C’est ce que montrent notamment les chiffres du baromètre de la motivation.

Mais cette minorité peut être bruyante, notamment grâce aux réseaux sociaux…

Olivier Klein: Les gens qui ont des discours alternatifs ou un peu extrêmes sont toujours plus actifs que les gens qui adhèrent  au consensus scientifique ou à la version « officielle » des faits. Les physiciens ne passent pas beaucoup de temps à démontrer que la Terre est ronde alors que les platistes consacrent une énergie extraordinaire à vouloir montrer qu’elle ne l’est pas. C’est la même chose pour les vaccins : les anti-vax communiquent beaucoup plus et de manière plus efficace que les scientifiques spécialistes en vaccins.

Puisqu’ils sont une minorité, est-il utile d’essayer de les convaincre ?

Olivier Klein: Les théories du complot sont une arme rhétorique extraordinaire. Si vous leur demandez : « y a-t-il des éléments qui prouvent votre théorie selon laquelle on met des puces dans les vaccins ? », ils vous répondront qu’il n’y a pas de preuves puisque cela a été fait en secret. La logique de la théorie du complot c’est qu’on part de l’a priori du complot et tout élément contraire va être concilié avec cette idée de départ. C’est une forme de perversion de la raison.

Ceux que l’on peut convaincre sont les gens qui sont à la marge, ceux qui hésitent. Il faut trouver un terrain commun, leur montrer que nous aussi on a des doutes. A partir de là, on peut espérer construire quelque chose. Mais cela demande du temps et de l’énergie. L’enjeu c’est que ces personnes ne se radicalisent pas. Les décrire comme complotistes d’emblée est la meilleure façon de les radicaliser. Si on dit à quelqu’un qui hésite à se faire vacciner qu’il est un anti-vax, c’est une façon de lui dire qu’il est dans un autre groupe, qu’il a une autre identité que la nôtre. Alors il n’y a pas de raison qu’on s’écoute si on ne partage pas les mêmes préoccupations. 

Propos recueillis par Violaine Jadoul