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« On aurait pu mieux gérer la crise »

Publié le 26 mars 2021 Mis à jour le 26 mars 2021

Depuis plus d’un an nous sommes confrontés à une pandémie de Covid-19 due au nouveau coronavirus. Dans les années 80, c’était une autre épidémie qui faisait son apparition : celle du sida causé par le VIH. Peut-on établir des parallèles entre les deux ? Y a-t-il des enseignements à tirer de l’épidémie du sida pour affronter celle-ci ? Eric Muraille, immunologiste nous éclaire.

Y a-t-il des similitudes au niveau de la gestion de ces deux épidémies ?

Éric Muraille: Assez peu. Tout a été extrêmement rapide durant la pandémie de Covid-19. Cela s’est joué en mois et pas en années. Il a donc fallu prendre dans l’urgence, sur base de connaissances scientifiques encore incertaines, des décisions socialement et économiquement contraignantes. De plus, ces décisions ont souvent été prises sur base de modèles épidémiologiques complexes, qui ne sont pas maitrisés par la population. Cela a donné une impression d’arbitraire qui a été, je crois, très mal vécue par beaucoup.


Comment expliquer que certains pays ont mieux gérer la crise que d’autres ?

Éric Muraille: Tous les pays ont disposé des mêmes informations scientifiques. Toutefois, la Corée du Sud, Taïwan et la Nouvelle-Zélande ont bien mieux géré la crise. Ils ont réussi à réduire le nombre de cas et à éviter, ou fortement réduire, un deuxième pic. Le point commun entre ces pays est qu’ils ont eu une approche très dirigée par la science. Ils ont réagi rapidement et fermement face à la menace : en fermant les frontières, en faisant des tests massifs pour identifier les clusters et en imposant des quarantaines strictes. Enfin, il n’y a pas eu dans ces pays d’instrumentalisation par l’opposition politique. En Belgique, chaque décision a été critiquée par au moins un parti ; ce qui questionne sa légitimité et fragilise son acceptation par la population. Globalement, l’Europe a échoué à gérer cette crise. Il y a eu très peu de coordination entre les États, ce qui a mené à une gestion anarchique et peu efficace de la pandémie. Certains pays imposaient un confinement alors que leurs voisins pratiquaient une politique de laisser-aller. C’était du n’importe quoi.

Beaucoup de politiciens européens affirment que cette crise ne pouvait pas être anticipée. Mais depuis 2010, il y avait de nombreux travaux dans la littérature scientifique sur les coronavirus montrant qu’il fallait les surveiller car il y avait un risque évident de transmission et d’adaptation à l’humain. Et l’épidémie a flambé en Chine durant plusieurs semaines sans que l’Europe ne réagisse. On aurait pu beaucoup mieux gérer cette crise en la prenant au sérieux dès le début.


Pour le virus du sida, il a fallu des décennies avant de comprendre son origine. Ici, il manque encore un ou plusieurs chainons.

Éric Muraille: Pour le HIV, il a fallu presque 20 ans de recherche pour arriver à un scénario d’émergence cohérent. On estime aujourd’hui qu’il est apparu entre les années 1920- 40 en Afrique, en République démocratique du Congo. Le SIV (un virus qui infectait les singes) s’est adapté à l’humain et aurait donné le HIV. Cette adaptation serait la conséquence d’une augmentation de la chasse et de la consommation de viande de singe lors de la construction de grandes métropoles en Afrique.
Le HIV a causé un choc. C’est la première fois qu’on était confronté à un agent pathogène émergeant capable de causer des millions de morts. On venait juste d’éradiquer la variole et les antibiotiques fonctionnaient très bien. La communauté scientifique pensait à cette époque qu’on pouvait éliminer progressivement les maladies infectieuses. L’infectiologie n’était même plus considérée comme un sujet de recherche vraiment intéressant.


Ici aussi on pointe du doigt l’envahissement des habitats naturels comme cause de passage de ces virus de l’animal à l’homme. On n’a donc pas retenu la leçon des années 80 ?

Éric Muraille: Pour le SARS-CoV-2, l’hypothèse initiale était que son émergence soit la conséquence du commerce d’animaux sauvages, comme le pangolin. Mais on se dirige de plus en plus vers une autre hypothèse, à savoir que ce soit lié à l’élevage intensif d’animaux, comme pour le virus Influenza, l’agent de la grippe. Pour Influenza, les réservoirs de virus sont principalement chez les oiseaux sauvages. En Chine, il y a environ 20 millions d’élevages de volailles, dont une grande partie sont à l’air libre et donc potentiellement en contact avec les oiseaux sauvages. Le virus peut passer librement des oiseaux sauvages aux volailles d’élevages et ensuite infecter les travailleurs. On est alors dans une phase d’adaptation à l’humain. Les humains sont infectés mais incapables de transmettre l’infection. Enfin, l’agent pathogène peut acquérir la capacité de se transmettre d’individu à individu, ce qui peut donner lieu à une épidémie. Un scénario similaire est envisageable pour le SARS-CoV-2, avec le vison comme intermédiaire entre la chauve-souris et l’humain. Mais on ne connaîtra peut-être jamais de manière certaine l’origine du virus. La Chine n’est pas très coopérative à ce sujet.


Comment expliquer que tout ait été si rapide, notamment au niveau du vaccin, alors qu’on n’a toujours pas de vaccin pour le HIV plus de 30 ans après ?

Éric Muraille: Tout a été beaucoup plus vite durant cette pandémie : l’identification de la séquence du virus, le développement de tests de dépistage et de vaccins. Nous n’avons pas encore de traitement spécifique contre le SARS-CoV_2, mais la prise en charge des formes sévères s’est déjà bien améliorée. Techniquement, nous avons beaucoup progressé en 40 ans. Le fait d’avoir pu développer et valider des vaccins contre le coronavirus en une année est particulièrement exceptionnel. Auparavant il fallait compter 6-8 ans en moyenne pour un vaccin. Mais ce virus est aussi très différent du HIV. Il mute moins que le HIV et surtout il ne dispose pas de mécanisme d’échappement à la réponse immunitaire. Le HIV peut être indétectable dans les cellules pendant des mois ou des années. Il peut provoquer une immunodépression et ainsi ouvrir la brèche à d’autres maladies infectieuses. Cela ne semble pas être le cas du nouveau coronavirus et c’est une grande chance, nous aurions été bien démunis.


Une autre grande différence est la pression sur les hôpitaux…

Éric Muraille: L’épidémie a disséminé rapidement et a touché en même temps un grand nombre d’individus, avec pour conséquence la saturation complète des hôpitaux dans certains pays. Par rapport aux années 80, de nombreux pays européens ont réduit considérablement leur nombre de lits d’hôpital. Alors que la population est plus âgée aujourd’hui, et donc plus à risque face aux infections. La Commission européenne a progressivement imposé aux gouvernements l’idée que la santé publique serait un service comme un autre. Et que les services sont mieux assurés lorsqu’ils sont soumis à la libre concurrence. En conséquence, on a encouragé la privatisation des hôpitaux et on se dirige vers un modèle à l’américaine. On voit ce que cela a donné lors de cette pandémie. Elle nous a rappelé que la santé publique est indispensable au fonctionnement de l’économie et qu’un sous financement des services de santé est rarement un bon calcul à long terme.

Propos recueillis par Violaine Jadoul