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Marius Gilbert. Chronique d'une recherche déconfinée

Publié le 24 août 2020 Mis à jour le 31 août 2020

Sa vie professionnelle était rythmée par les recherches, les publications scientifiques, les collaborations internationales… Jusqu’à ce soir de mars 2020 où la Belgique entre en confinement : Marius Gilbert devient malgré lui « Monsieur Covid-19 ». Retour sur cette expérience inédite qui a conduit l’épidémiologiste dans les mondes médiatique et politique.

Lorsque les premiers cas de COVID-19 sont décrits à Wuhan en Chine, Marius Gilbert, chercheur FNRS à l'ULB, épidémiologiste s’y intéresse naturellement: la maladie présente quelques similitudes avec la grippe aviaire qu’il a longuement étudiée, en collaboration avec des équipes chinoises notamment. Alors, il suit chaque jour sur Twitter l’évolution de cette nouvelle zoonose, sa propagation… Il  cherche aussi. Il veut anticiper. Le chercheur tente d’évaluer le risque d’entrée du virus: d’abord en Afrique, il signe d’ailleurs un article dans la revue The Lancet, avec des collègues de l’INSERM-Sorbonne Université, d’Oxford Martin School et de l’Université de Californie Los Angeles -; et ensuite en Europe, avec ses partenaires du projet MOOD, MOnitoring Outbreak events for Disease surveillance in a data science context (H2020).

Mais le SARS-CoV-2 circule vite, très vite. Dès février, les premiers cas sont détectés en Allemagne, en France, en Italie, en Espagne, en Belgique… Toute l’Europe est touchée. Face aux images d’hôpitaux italiens débordés et de cercueils alignés dans des morgues improvisées, toute l’Europe ou presque se confine… 

« Ma priorité a été la communication »


Dans les médias, un seul sujet: la pandémie - l’OMS l’a décrétée - de COVID-19. Marius Gilbert participe à une première émission spéciale sur La Une: première d’une longue série pour la RTBF et ses consoeurs; première d’une longue série aussi pour Marius Gilbert… 

« Ma priorité a été la communication, c’est d’ailleurs devenu quasiment un travail temps plein. Le grand public devait en effet adhérer aux mesures prises et pour cela, il devait comprendre ; il devait connaitre l’évolution de l’épidémie, adopter les bons comportements, intégrer les risques sans trop sous ou sur-estimer, etc. » explique le chercheur, « j’ai appris sur le vif même si j’étais déjà habitué à donner cours, donc à expliquer. L’exercice médiatique est toutefois fort différent par son format: vous devez faire passer un message didactique dans un laps de temps très court, vous devez être concis sans devenir caricatural. Vu l’attention constante des médias, vous devez renouveler vos messages quasiment chaque jour alors que parfois, il n’y a rien de nouveau à dire ». 

« Nous nous sommes organisés en équipe »


Très vite, l’épidémiologiste s’est mué en commentateur tous terrains, décryptant la propagation du virus SARS-CoV-2 dans le monde, et l’évolution de l’épidémie chez nous. « Nous nous sommes organisés en équipe: Yves Coppieters, Simon Dellicour, Catherine Linard et moi. Tous les jours, à 16h, nous tenions un briefing entre nous pour nous informer des dernières publications, échanger nos analyses, discuter des messages-clefs, être cohérents entre nous, même si nous avons tous notre background scientifique et notre personnalité. Nous ne voulions pas ajouter de la confusion dans une situation déjà chargée d’incertitudes pour les citoyens ». 

Incertitudes aussi du côté des chercheurs : face à un virus inconnu, face à des courbes épidémiologiques non dessinées, face à une maladie nouvelle, face à un confinement inédit, la science avance aussi vite, aussi bien qu’elle peut, « à découvert ». 

 

Le rythme de l'épidémie est plus rapide que celui de la science

Face à l’urgence, la science s’est accélérée. Les publications se sont multipliées. Habituellement, publier un article prend des semaines, voire des mois: il est soumis aux pairs qui commentent, demandent des clarifications éventuelles, vérifient avant d’être peut-être publié. Avec la pandémie, le processus qualité s’est fortement accéléré, il a sans doute aussi été moins soigné, et surtout les articles ont été rendus publics alors qu’ils n’avaient pas terminé ce processus qualité. Ce sont les « préprint » dont la presse et les réseaux sociaux se sont fréquemment saisis et qui ont entrainé quelques polémiques. On se souvient notamment de l’étude du Lancet sur l’efficacité de l’hydroxychloroquine: la revue médicale a finalement retiré l’article fortement contesté. 

« Le rythme de l’épidémie est plus rapide que celui de la science » constate Marius Gilbert. « Les articles préprint ont permis aux scientifiques de partager plus vite des résultats intéressants pour d’autres recherches, ils ont leur utilité; mais aussi leurs limites. J’ai récemment vu un préprint qui « démontrait » que manger des légumes protège du COVID-19. Ce genre d’ineptie peut faire sourire; ça peut aussi être dangereux… Les journalistes n’ont ni le temps ni la formation pour analyser ces informations, ils ont besoin d’experts pour les décrypter ; ils l’ont compris, ils y ont souvent fait appel ».


 

« En communication scientifique, il faut être capable de dévoiler ce qu’on ne sait pas »


« Un enjeu important pour moi était d’expliquer tout en montrant les incertitudes bien présentes, la complexité de la situation  » souligne Marius Gilbert, « Le public est capable de comprendre les incertitudes ; en revanche, il n’aime pas avoir l’impression qu’un expert retourne sa veste et lui dit l’inverse de la veille. En communication scientifique, il faut être capable de dévoiler aussi ce qu’on ne sait pas ». 

Il explique : « Il y a trois types d’informations. D’abord, les faits incontestables, sur lesquels toute la communauté scientifique est d’accord. Par exemple, dès le début, on savait que le SARS-CoV-2 provoquait une infection respiratoire contagieuse, qui nécessiterait la mise sous respirateurs de certains patients. C’était donc une aberration scientifique et un désastre sur le plan de la communication de parler de simple grippe comme l’ont fait certains experts. Ensuite, deuxième type d’informations, celles où il y a des vues divergentes : la recherche est en marche, il n’y a pas encore de consensus scientifique. Aujourd’hui, par exemple, la question de transmission du virus par aérosols est toujours posée ; des études sont en cours. A partir de ces travaux, je peux donner un avis bien sûr mais d’autres scientifiques pourront avoir un autre point de vue, tout aussi légitime. Et enfin, troisième type d’informations, la spéculation pure : par analogie avec d’autres maladies, d’autres épidémies, un chercheur fait une hypothèse. Par exemple, un lien entre transmission du virus et pollution atmosphérique ; ou un facteur saisonnier lié au SARS-CoV-2. C’est intéressant, utile d’explorer mais à ce stade, ce ne sont que des hypothèses et donc, ça doit être clairement dit ».

« Avec le GEES, j’ai découvert le monde politique »


Début avril, la Belgique commence à réfléchir à son plan de déconfinement. La Première Ministre Sophie Wilmès constitue un groupe d’experts pour préparer cette sortie progressive, le groupe d’experts pour l’exit strategy

Marius Gilbert entre lui aussi dans une nouvelle phase: il intègre le GEES. « Après avoir commenté la pandémie pendant plusieurs semaines, ça m’intéressait de prendre un rôle plus opérationnel; je me sentais utile et légitime comme expert. J’avais d’ailleurs déjà réfléchi à une stratégie de déconfinement avec des collègues immunologistes - Michel Goldman, Eric Muraille - et économistes - Mathias Dewatripont (qui rejoindra lui aussi le GEES), Jean-Philippe Platteau -. Nous avions publié un article à ce propos dans la revue Nature Medicine » confie-t-il, « Avec le GEES, j’ai découvert le monde politique ».
Marius Gilbert se fait alors plus discret dans les médias; il arrête aussi les briefings quotidiens avec Yves Coppieters, Simon Dellicour, Catherine Linard. « Je n’en n’avais plus le temps, la disponibilité mentale et surtout, intégrer le GEES signifiait aussi pour moi que je n’avais pas à m’exprimer en public sur des discussions en cours ou des décisions prises. Toute relation humaine repose sur la loyauté; la relation expert-politique ne fait pas exception à mes yeux. D’autant que dans ce monde, tout est plus sensible, source de crispations qui ne font pas avancer vers notre seul objectif: contrôler l’épidémie ».
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Lire sur le même sujet : "Les experts doivent revenir à leur mission de base" 
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« Il y a eu des tensions »


Loyauté sans pour autant perdre son indépendance, son esprit critique. « Mon rôle d’expert consiste à analyser la situation, établir des scénarios, tester des hypothèses sur une base scientifique. Il s’arrête là. C’est ensuite aux politiques de décider et d’endosser la responsabilité de leurs décisions. Il y a eu des tensions ; les autorités politiques ont parfois voulu aller plus vite, plus loin que ce que le GEES recommandait ; ils auraient aimé alors que nous nous rallions à leurs décisions, que nous trouvions un consensus entre nous… Nous avons parfois dû rappeler fermement que notre rôle se limitait à apporter une expertise scientifique indépendante ; le choix relevait des politiques. Le GEES a été utile, je pense, mais mis en place dans l’urgence, il a manqué d’un mandat clair » déplore Marius Gilbert.

 

Le GEES a manqué d'un mandat clair

Mis en place dans l’urgence, le GEES n’a pas bénéficié d’un cadre précis. Marius Gilbert pointe quelques zones d’ombre.

« La responsabilité de chacun doit être formalisée ; tout comme notre rôle vis-à-vis des administrations existantes : il y a là aussi des experts qui analysent sur des bases scientifiques mais qui sont sous l’autorité d’un ministre ; ils n’ont donc pas notre indépendance. Les relations ont parfois été difficiles ; ils hésitaient à nous donner accès à certaines données. Il faudrait clarifier le rôle de chacun pour améliorer la collaboration. D’autant que si elles n’ont pas notre liberté, les administrations ont un avantage sur nous : elles connaissent l’organisation de l’intérieur. 

La question de la rémunération se pose également ; les experts siègent en effet sur une base volontaire. Ca marche si vous participez à deux ou trois réunions ; mais lorsque la mission vous occupe à temps plein pendant deux mois, c’est difficilement gérable pour soi et pour son employeur. J’ai dû mettre mes activités scientifiques en veille ; heureusement, le FNRS et l’ULB ont soutenu ma démarche ».


Et de souligner : « Des cadres existent dans d’autres pays, comme en Suisse par exemple qui a créé une Scientific Task Force dotée de statuts précis. Si les autorités politiques veulent travailler avec des groupes d’experts tel que le GEES, elles devront créer un cadre légal clair. Pandémie, climat, alimentation, etc. les enjeux de société où un éclairage scientifique est nécessaire ne manquent pas »…
 

« Un des grands enjeux de cet automne est d’impliquer chacun, chacune dans la réponse à donner à l’épidémie »


Fin août, le Conseil national de sécurité annonce le début d'une nouvelle phase dans la gestion de la crise : le Groupe d’Experts en charge de l’Exit Strategy (GEES) va être dissous; un nouvel organe consultatif scientifique va être créé, donnant la priorité au bien-être mental ainsi qu'aux contacts sociaux. La Belgique entre dans une nouvelle phase de la gestion de la crise : apprendre à vivre avec le virus. 

« Nous allons vers un orage où quatre facteurs vont jouer » constate Marius Gilbert, « le facteur saisonnier - cet automne avec le retour du froid, nous vivrons plus enfermés où l’air est moins renouvelé et nous assisterons au retour des infections hivernales classiques - ; la reprise du monde de l’éducation (écoles primaires, secondaires, supérieures, de promotion sociale) est aussi pleine d’inconnues, d’autant que l’école ne se limite pas aux cours, il y a toute une vie sociale autour; troisième facteur, l’usure - la population est fatiguée de toutes les recommandations - ; et enfin, dernier élément, le virus bien sûr qui circule toujours ».

Et Marius Gilbert de conclure : « Un des grands enjeux de cet automne est d’impliquer chacun, chacune dans la réponse à donner à l’épidémie. Pour réussir la prévention cet automne, les acteurs de terrain dans les communes doivent être impliqués; les messages de haut en bas ne passent plus ».
 
Nathalie Gobbe
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lire sur le même sujet "prévention" les interviews d’Yves Coppieters (médecin épidémiologiste) et d’Andrea Rea (sociologue)
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Communication, Liberté, Science, Société et Twitter

          Marius Gilbert réagit à 5 mots-clefs.

Communication :

j’ai toujours fait de la communication scientifique ; mais ici, évidemment, j’ai été surexposé. Face à une pandémie, on doit pouvoir compter sur la responsabilité de chacun et chacune. Je pense que la compréhension est le moteur de l’action : si les gens comprennent l’intérêt d’une action, ils l’adopteront ; alors, je communique, j’essaie d’expliquer simplement, sans donner de leçon paternaliste.

Liberté :

j’ai la chance d’avoir la liberté de parole, la liberté d’action. En recherche, c’est essentiel pour pouvoir se poser les bonnes questions, rester critique, évoluer. Au sein du GEES, cette indépendance est aussi vitale ; c’était d’ailleurs un prérequis pour moi pour intégrer le groupe. Mais l’indépendance ne signifie pas de dire tout et n’importe quoi par médias interposés ou de passer son temps à critiquer.

Science :

A travers cette crise, beaucoup de gens me disent qu’ils ont vu, et parfois découvert, l’intérêt d’une démarche scientifique. Les retours sont souvent positifs. Je pense que les citoyens ont plus de sympathie, plus de confiance en la science qu’il y a quelques mois. Même si parfois, la science elle-même a eu des ratés ; je pense notamment à la pression forte à la publication rapide, à un certain emballement scientifique d’abord, médiatique ensuite autour de faits non-avérés, voire faux comme par exemple, les serpents qui auraient été à l’origine du SARS-CoV-2.

Société :

Ma recherche en épidémiologie est tournée vers la société ; je tente d’apporter des réponses à des questions très concrètes telles que comment et où va se propager un virus. Elle s’appuie sur cette société : une épidémie se gère en prenant en compte les hommes et les femmes qui vivent là, en obtenant leur adhésion aux mesures. Mes expériences au Bangladesh, en Chine ou en Thaïlande m’ont montré l’importance du facteur humain, pas toujours rationnel ; on le voit aussi chez nous.

Twitter :

Au début de la pandémie, je tweetais chaque jour ; c’était complémentaire à mes interventions dans les médias, Twitter faisait caisse de résonance et très vite aussi les journalistes ont repris certains de mes tweets dans leurs articles. En quelques jours, j’ai dépassé les 12.000 abonnés. Je me suis imposé une règle sur Twitter : être le plus factuel possible, ne jamais donner d’opinion personnelle mais partager des informations vérifiables, citer mes sources et permettre ainsi aux gens intéressés d’en apprendre plus.
 
N.G.
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Communication Recherche : com.recherche@ulb.ac.be