1. Actus & Agenda
  2. FR
  3. Grand angle
  4. Covid-19@ULB

Yves Coppieters: "Les experts doivent revenir à leur mission de base"

Publié le 24 août 2020 Mis à jour le 21 septembre 2020

Son visage est devenu familier (notamment) des téléspectateurs, son ton à la fois rassurant et ferme rallie les uns et en irrite d’autres… Médecin épidémiologiste, enseignant chercheur à l’Ecole de Santé publique, Yves Coppieters a gardé sa parole libre et pondérée face à la pandémie.

Depuis mars, vous avez souvent été interviewé; on a toutefois l’impression que ces dernières semaines, vous êtes encore plus sollicité.

Yves Coppieters : C’est plus qu’une impression. En février ou mars, j’étais surtout observateur de l’épidémie : je menais mes travaux de recherche, je partageais mes analyses épidémiologiques… Très vite, je suis passé à un rôle « d’expert » sur les plateaux télé, les studios radios ou dans la presse. Et puis, depuis fin juillet, je suis devenu petit à petit plus « influenceur » : les médias relayent plus facilement mes opinions et certaines autorités politiques me demandent mon avis… 
 

Comment le vivez-vous ?

Yves Coppieters : Bien! Pour moi, l’essentiel est de garder mon approche scientifique indépendante et de partager les connaissances avec le grand public afin de fournir une parole claire, apaisante si la situation le justifie. Aujourd’hui, en Belgique, l’épidémie est sous contrôle, ce qui nécessite bien sûr que chacun et chacune continue à être prudent, à adopter les gestes barrières, etc ; mais ça veut dire aussi que nous, scientifiques, nous pouvons porter des messages plus rassurants, proportionnels à l’évolution de l’épidémie.
 

Pourtant, d’autres experts ont un discours beaucoup plus alarmiste. 

Yves Coppieters : Oui, en particulier au nord du pays où plusieurs experts officiels tiennent un discours plus angoissant. Au regard de la situation épidémiologique actuelle, je ne pense pas que ce soit justifié. Le virus est toujours bien présent mais il le sera probablement pendant des semaines ou mois encore, nous devons donc apprendre à vivre avec lui en sachant que le risque zéro n’existe pas. Un discours de peur était peut-être audible en période de confinement mais aujourd’hui, beaucoup de Bruxellois et de Wallons ne l’entendent plus. 



Cette cacophonie entre experts éclaire un clivage nord-sud ?

Yves Coppieters : Il y a en effet, je pense, des cultures, des sensibilités différentes entre flamands et francophones : certains messages sont entendus au nord mais moins au sud du pays et inversement. Ceci dit, il y a de plus en plus de médias flamands qui m’interviewent, ce qui signifie qu’ils cherchent à avoir d’autres analyses de la crise … Mais, je ressens aussi un clivage entre disciplines : il ne suffit pas qu’un virologue dise « le port du masque est indispensable » pour que les gens l’adoptent. La santé publique nécessite des approches multidisciplinaires : face à l’épidémie, nous avons aussi besoin d'expertises en psychologie, en sociologie, en communication, etc. Or, ces expertises sont encore trop peu entendues, en particulier dans les groupes d’experts officiels. Et enfin, la cacophonie trahit aussi, à mon avis, une confusion des rôles chez certains : l’expert est là pour apporter un éclairage scientifique, pas pour prendre une décision politique ou alimenter une polémique. Les citoyens sont fatigués des messages peu clairs, voire aberrants ou contradictoires.
 

Cette lassitude du grand public est-elle dangereuse ?

Yves Coppieters : oui, parce que l’adhésion des citoyens est indispensable pour combattre l’épidémie. Or, les messages-clefs de santé publique tels que l’adoption des gestes barrières risquent d’être moins entendus. Pire, cette cacophonie ouvre la porte à des discours radicaux, « anti », dangereux : manifestations anti-masques, mouvements anti-vaccins, théories complotistes, etc.  Tous les experts devraient donc revenir à leur mission de base : traduire des connaissances scientifiques auprès du grand public, avec honnêteté et dans les limites de leurs compétences.
 
Propos recueillis par Nathalie Gobbe
 
Contact
Communication Recherche : com.recherche@ulb.ac.be