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Les 100 ans d'un Nobel, Jules Bordet, un pastorien à l'ULB

Publié le 3 octobre 2019 Mis à jour le 3 octobre 2019

L’Université fête le 100e anniversaire du Prix Nobel décerné au professeur Jules Bordet. Commissaire scientifique de l’exposition que l’ULB dédie au « pastorien ulbiste », Jean-Louis Vanherweghem évoque le scientifique, sa démarche et son influence toujours actuelles.

Esprit libre : Médecin, ancien recteur, ancien président du CA de l’ULB, Jean-Louis Vanherweghem, la figure de Jules Bordet vous était familière… Et pourtant, vous avez (re) découvert le personnage ces derniers mois…

Jean-Louis Vanherweghem: Je connaissais en effet Jules Bordet, premier Prix Nobel belge, diplômé de l’ULB, professeur de notre Université et impliqué dans la vie de l’institution puisqu’il siègera, entre autres, au conseil d’administration. Étudiant, j’ai eu cours avec son fils Paul, qui nous enseignait les théories et découvertes majeures de son père, comme «Bordetella pertussis», la bactérie responsable de la coqueluche. Mais le parcours de Jules Bordet est plus riche et palpitant, comme le montre notre exposition créée avec la collaboration de l’Institut Pasteur de Paris qui a mis à notre disposition ses archives et collections. Nombre de ses découvertes continuent à guider et inspirer l’immunologie du XXIe siècle. Et, ce qui le rend aussi contemporain, c’est que Jules Bordet illustre bien ce que veut dire «faire de la science».

EL : En quoi Jules Bordet illustre-t-il la démarche scientifique ?

JLV : Jules Bordet incarne parfaitement ce qu’est un chercheur. Son premier moteur, c’est la curiosité : Bordet a cette capacité à s’étonner et à vouloir comprendre, et ce alors qu’il est encore élève à l’athénée. Il aménage à l’époque un laboratoire de chimie à la maison! Étudiant en médecine à l’ULB, il signe déjà son premier article scientifique, repris dans les Annales de l’Institut Pasteur. Cet article explore le « comment » d’un phénomène bactériologique que vient de décrire Elie Metchnikoff, un des grands noms de l’Institut Pasteur, futur Prix Nobel. Deux ans après cet article, Metchnikoff accueille Bordet dans son laboratoire parisien; il y restera sept ans et travaillera avec les plus grands noms de la lutte contre les maladies infectieuses, à une époque où les antibiotiques n’existaient pas et où un grand nombre des agents infectieux n’avaient pas encore été identifiés.. Jules Bordet est d’ailleurs reconnu comme le «pastorien belge».

 Ce qui le rend aussi contemporain, c’est que Jules Bordet illustre bien ce que veut dire faire de la science 

EL : Sa curiosité ne suffit pas à faire de lui l’excellent chercheur qu’il fut…

JLV : La démarche scientifique implique de poser une hypothèse et de construire ensuite une experience pour la tester ; Jules Bordet est un expérimentateur rigoureux, formé dans les laboratoires de l’ULB. Les outils de l’époque sont assez simples : des bouillons de culture, des tubes à essai… Et le microscope qui tient une place centrale : Bordet y verra notamment la bactérie responsable de la coqueluche.

EL : Le chercheur a-t-il aussi connu le doute ou l’échec?

JLV : Sans doute, parfois. Il a par exemple probablement découvert le germe de la syphillis trois ans avant Schaudinn et Hoffmann ; mais a hésité à l’affirmer : il voit difficilement des spirilles dans l’échantillon d’un malade de syphilis mais ne les retrouvant pas sur d’autres échantillons ou observant certains spirilles dans des frottis de gorge d’individus sains, il doute et finit par abandonner cette piste. Cette anecdote illustre aussi l’humilité de Jules Bordet et, ce qui contribue toujours à la science aujourd’hui : le coup de pouce du hasard qu’il faut savoir saisir !

EL : En 1907, Jules Bordet est nommé professeur à l’ULB où il poursuit ses recherches et ses enseignements. Et quelques années plus tard, le Prix Nobel de médecine 1919 lui est attribué.

JLV : Pour l’anecdote, l’annonce du Prix Nobel lui arrive aux États-Unis où Jules Bordet est en mission pour l’ULB : il rencontre la Fondation Rockfeller qui financera la construction d’un nouveau campus hospitalo-facultaire à la porte de Hal. Le Prix Nobel récompense ses travaux sur l’immunité. Jules Bordet s’est très tôt focalisé sur le rôle des anticorps dans la destruction des bactéries, ce qu’on appelle l’immunité humorale. Il a démontré que l’action des anticorps n’est possible qu’en présence d’une subsance dans le sang, détruite par la chaleur : l’alexine (aujourd’hui appelée complément). L’alexine est fixée sur le complexe antigène-anticorps ; il observe que cette réaction in vitro entraine la disparition de l’alexine. Le coup de génie de Jules Bordet est d’imaginer alors que cette réaction de fixation de l’alexine pourrait servir au diagnostic de la maladie. Le sérodiagnostic est né et est aujourd’hui utilisé dans tous les laboratoires d’analyses de biologie clinique !

EL : Un sérodiagnostic qui peut parfois aussi poser des questions éthiques et interpeller les citoyens…

JLV : Oui, tout débat scientifique, toute avancée peut déboucher sur un enjeu de société. Le sérodiagnostic utilisé pour des maladies étiquetées socialement, comme la syphilis ou le sida en est un exemple. Nous voulions aussi profiter de cette exposition autour de Jules Bordet pour apporter un regard interdisciplinaire et susciter le débat sociétal. Le comité scientifique réunit donc bien sûr des médecins et des immunologistes mais aussi des historiens, des sociologues, des psychologues… Et l’exposition est émaillée d’oeuvres d’artistes qui éveilleront notre imaginaire. Ce voyage au coeur de l’immunité invite aussi à une réflexion plus large puisqu’on y évoque la reconnaissance du soi et du non soi et aussi le rejet ou la tolérance de l’organe étranger.

Nathalie Gobbe