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Méditerranée meurtrière pour les migrants

Publié le 4 mars 2019 Mis à jour le 14 mai 2019

Dans le cadre de la rétrospective “12 mois, 12 experts”, focus sur les migrants en Méditerranée, avec Federica Infantino, Chargée de recherche FNRS au GERME.

Si l’objectif de l’Europe est la disparition des passeurs et des arrivées irrégulières, alors, la meilleure méthode est d’autoriser la traversée légale et de gérer les arrivées

Esprit libre: La Méditerranée est au centre des questions migratoires qui devraient constituer un des thèmes majeurs de la campagne électorale européenne en 2019. Que disent les chiffres des traversées?
Federica Infantino: Il faut manier les chiffres avec beaucoup d’attention : comptabiliser une migration irrégulière est par définition complexe. Néanmoins, si on compare les chiffres disponibles quant au nombre de traversées entre 2015 et 2018, on voit qu’il diminue. On observe aussi que les routes ont changé : il y a 10 ans, le détroit de Gibraltar était un objectif pour les migrants; à partir de 2015, les traversées se sont faites plutôt par l’Est de la Méditerranée, vers la Grèce et la Turquie; puis vers l’Italie et en 2018, en majorité vers l’Espagne.

EL: Comment expliquer ces changements de route?
FI: En 2015, la provenance des migrants, en majorité syriens, s’est traduite sur cette route de l’Est de la Méditerranée. En réalité, les routes se déplacent en réaction aux contrôles des frontières opérés. Si une frontière se ferme, les migrants vont aillleurs. Une fois que l’on quitte son propre pays, on apprend les stratégies de passage et les chemins à parcourir en progressant.

EL: Si les traversées ont diminué en 2018, en revanche, la Méditerranée n’a jamais été aussi meurtrière: au premier semestre 2018, 1 migrant sur 19 a perdu la vie en mer. Comment l’expliquer?
FI: Là aussi, c’est une conséquence du renforcement des contrôles frontaliers. Si la traversée est plus compliquée et plus dangereuse, les risques augmentent et les coûts aussi. Tout cela se traduit par un renforcement de l’économie informelle du passage: les passeurs clandestins demandent plus d’argent aux migrants; le commerce devient de plus en plus lucratif... Si l’objectif de l’Europe est la disparition des passeurs et des arrivées irrégulières, alors, la meilleure méthode est d’autoriser la traversée légale et de gérer les arrivées. Et face à ceux qui s’inquièteraient d’une arrivée massive de migrants, il faut rappeler que nous ne vivons pas dans une Europe du laisser-faire, l’État contrôle ses frontières.

EL: Plusieurs dirigeants européens ont lancé l’idée de “plateformes de débarquement” sur le pourtour méditerranéen africain. Comment réagir à cette proposition?
FI: C’est l’idée du contrôle à distance: on déplace la frontière en incluant des tiers, en l’occurrence ici les pays voisins tels que le Maroc, la Tunisie ou la Lybie. Ça peut paraitre une solution pour éviter les traversées meurtrières; mais le risque est aussi de laisser à d’autres le souci de gérer la migration. Et bien sûr, la première condition est que ces tiers soient d’accord; ce qui, ici, n’est pas le cas. Les discours sécuritaires, humanitaires ou utilitaristes se focalisent toujours sur les migrants; mais la question fondamentale est plutôt quelle Europe voulons-nous? Veut-on empêcher la mobilité des gens, des biens, des services, des capitaux, des idées, des images? Une Europe verrouillée ou une Méditerranée cadenassée, ça n’a jamais existé, sans doute parce que ce n’est pas réalisable ni souhaitable.