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Recherche : une course contre la montre

Publié le 18 juillet 2020 Mis à jour le 18 juillet 2020

« La pandémie a démontré d’une manière indiscutable l’impact sociétal d’une recherche fondamentale de qualité, et ce dans tous les domaines du savoir ». Rencontre avec Oberdan Leo, vice-recteur à la recherche et à la valorisation.

Esprit libre: Le 17 mars, le Conseil national de sécurité annonce le début du confinement en Belgique. En direct à la RTBF, l’épidémiologiste Marius Gilbert décrypte la pandémie et ses conséquences. Face au coronavirus, l’expertise scientifique est-elle devenue médiatique?
Oberdan Leo: Dès le début de la crise, il était essentiel d’expliquer aux citoyens ; de nous aider à comprendre, et à agir avec rationalité dans une période inédite, chargée d’inconnues et d’inconforts. Je remercie nos collègues pour leur investissement, quel que soit leur domaine d’expertise : nous avons eu et continuons à avoir besoin du décryptage de chercheurs en épidémiologie, santé publique, virologie, immunologie, mais aussi en psychologie, économie, droit, science politique, sociologie, etc. Au fil des semaines, ils ont été nombreux à répondre aux journalistes, à participer à des émissions télévisées, à écrire sur The Conversation, à signer des cartes blanches, à nourrir un blog, etc. Et ils continuent.

EL: Les autorités politiques se sont elles aussi appuyées sur cette expertise scientifique…
OL: Oui, la présidente de la Commission européenne Ursula Von Der Leyen l’a dit : face au coronavirus, une expertise scientifique et de bons conseils sont plus nécessaires que jamais aux gouvernements amenés à décider. Les autorités belges l’ont aussi bien compris, en mettant très vite en place différents groupes d’experts dont le GEES – où siègent nos collègues l’économiste Mathias Dewatripont et l’épidémiologiste Marius Gilbert – chargé de conseiller sur l’exit strategy. Au sein de ces groupes ou à travers des « tribunes » médiatiques, nos chercheurs partagent leur expertise scientifique, tout en gardant, c’est essentiel, leur indépendance et leur sens critique. Jusqu’à parfois interpeller les autorités européennes comme l’a montré notamment Michel Goldman, co-directeur de l’institut I3 h, en lançant un manifeste-pétition avec des professeurs du Collège de France et trois Prix Nobel, appelant l’Europe à réfléchir à des stratégies pour accélérer les traitements et les vaccins contre ce virus-ci et d’autres futurs.

EL: La pandémie a également mobilisé les chercheurs et chercheuses dans les laboratoires…
OL: Là aussi, je félicite nos équipes qui se sont mobilisées dès le début de la crise. Elles ont rapidement mis en place des plateformes de diagnostic du COVID-19 à Bruxelles (Erasme) et à Charleroi (Biopark) : capables de fonctionner 7 jours sur 7, en respectant les normes de biosécurité et de qualité, elles ont collaboré étroitement avec le CHU de Charleroi (Hôpital civil Marie Curie), les laboratoires cliniques LHUB-ULB et IBC’LAB et le CHU Tivoli (La Louvière) depuis le lancement de l’initiative. À Bruxelles et à Charleroi, nos Fablab se sont également mobilisés : ils ont produit des équipements de protection qui manquaient tels que des blouses, des visières, des masques, etc. Cette mobilisation importante reflète non seulement la volonté de nos chercheurs de répondre à un besoin sociétal, mais s’explique aussi par la nature inconnue de cette pandémie et de ses conséquences sur notre société qui a tout naturellement suscité la curiosité de nos collègues, toutes disciplines confondues. Rarement nos connaissances en sciences et en santé mais aussi en sciences humaines ont été mises au défi par le plus simple des organismes vivants !

EL: Quelles sont aujourd’hui les principales questions de recherche explorées ?
OL: Sur le plan médical, nos chercheurs visent à comprendre pourquoi certains patients développent des symptômes plus graves alors que d’autres semblent peu affectés par l’infection au coronavirus. L’analyse comparative de la réaction immune de ces patients devrait nous aider à mieux identifier les réponses les mieux adaptées à neutraliser ce virus, un paramètre de très grande importance pour le développent prochain d’un vaccin efficace. La création, grâce au gouvernement fédéral, d’infrastructures confinées à Anvers et d’un laboratoires d’analyse immunologique performant sur le site d’Erasme pour tester des vaccins (lire p. 09) s’inscrit dans cette dynamique. Mais les questions de recherche dépassent les frontières des laboratoires ou des sciences de la vie – comme le montre l’Appel Covid-19 de l’Université (lire p. 07) ou celui du FNRS. Nous devons en effet aussi comprendre comment cette pandémie a bouleversé notre société, notre économie, notre travail, nos loisirs, nos relations sociales et familiales, nos émotions, nos vies...

EL: Après la crise viendra le temps des leçons à tirer…
OL: Nos chercheurs et nos chercheuses ont participé à une véritable course contre la montre pour maitriser l’épidémie et ses conséquences. Face à un virus inconnu, face à une pandémie fulgurante, face à un confinement inédit, la science s’est construite très vite, en collaboration internationale et interdisciplinaire, en veillant à un retour immédiat à la société… Rien ne laissait présager une telle crise il y a un an seulement. Si la pandémie a bien démontré la relative impréparation de notre société à faire face à de tels évènements, elle a aussi révélé la compétence et la capacité de nos chercheurs à rapidement mettre au service de la société leurs compétences, souvent acquises dans un certain anonymat, et dans des conditions matérielles parfois difficiles. Cela démontre encore une fois l’importance pour notre société d’assurer un financement adéquat de la recherche scientifique fondamentale. Après la crise viendra le temps des évaluations, des analyses et des changements dans nos vies, dans notre société. Là aussi, l’expertise scientifique sera plus nécessaire que jamais ; elle sera considérée, je l’espère, comme un atout indispensable nous permettant de mieux répondre aux nombreux défis, dont sans aucun doute celui climatique, auxquels nos sociétés seront inévitablement confrontées à l’avenir.

Nathalie Gobbe