1. Actus & Agenda
  2. FR
  3. @Presse
  4. Communiqués de presse
  5. Recherche

Armée: le sentiment d’agentivité semble moins présent

Publié le 31 août 2020 Mis à jour le 1 septembre 2020

Une étude collaborative entre des chercheurs de l’Université libre de Bruxelles (Belgique), de l’Ecole Royale Militaire de Belgique et de l’University College London (UK) a montré que travailler dans un environnement fortement hiérarchisé, telle que l’armée, a une influence négative sur le sentiment d’agentivité et sur la réponse neurale envers les conséquences de ses propres actions. Pourtant, pour des groupes suivant un entrainement mettant en avant la notion de responsabilité, comme celui que suivent les officiers militaires, cet effet n’est pas observable. Publiée dans Nature Communications, cette recherche ouvre la voie vers la possibilité d’entraîner les individus à développer un sentiment de responsabilité.

Certains individus rapportent une diminution du sentiment de responsabilité lorsqu’ils obéissent à des ordres dans une relation de pouvoir, telles que les relations hiérarchiques. Des études antérieures ont montré que le fait d’obéir à un ordre réduit le sentiment d’agentivité, défini comme étant le fait de ressentir que l’on est l’auteur de ses propres actions et donc responsable des conséquences de ses actions. Obéir à des ordres réduit également la manière dont le cerveau traite l’information concernant les conséquences de ses propres actions en comparaison avec le fait de pouvoir être libre de choisir quelle action effectuer. Ces résultats peuvent expliquer pourquoi l’être humain est capable de commettre des actes atroces dans des situations coercitives. Les auteurs indiquent que l’effet psychologique d’avoir un sentiment d’agentivité réduit en situation coercitive devrait être considéré comme distinct d’importantes questions morales et légales relatives au fait que les individus sont responsables de leurs actes, même sous coercition.

Ces effets ont été montrés dans des expériences avec des volontaires civils, pour qui se retrouver en situation de coercition est relativement rare. En revanche, certaines structures sociales, telles que les forces armées, sont basées sur un modèle hiérarchique dans lequel les individus doivent se soumettre aux ordres. Le rôle professionnel du personnel militaire implique une obéissance à l’autorité hiérarchique, sur base du mandat que la société a donné à cette autorité.
 

Comprendre dans quelle mesure l’environnement militaire pourrait affecter les mesures expérimentales du sentiment d’agentivité et le traitement neural

Dans l’étude qui est publiée ce lundi 31 août dans la revue Nature Communications, les auteurs se sont demandés dans quelle mesure l’organisation hiérarchique de l’armée pouvait avoir une influence sur le sentiment d’agentivité et sur le traitement neural des conséquences de nos propres actions. « Nous voulions comprendre dans quelle mesure l’environnement militaire pourrait affecter nos mesures expérimentales du sentiment d’agentivité et le traitement neural. Nous voulions aussi comparer ces résultats pour différents rangs militaires : les officiers, qui donnent généralement les ordres, et les subordonnés, qui reçoivent ces ordres », explique Emilie Caspar - Centre de recherche Cognition et Neurosciences, Faculté des Sciences psychologiques et de l’éducation, Université libre de Bruxelles -, première auteure de cette étude. « Les officiers sont entraînés à être responsables de leurs propres actions mais aussi des actions des troupes qu’ils commandent. Notre hypothèse était que les officiers pourraient avoir une expérience accrue d’être des agents responsables de leurs actes en comparaison avec les subordonnés », ajoute-t-elle.

Dans cette étude, les auteurs ont utilisé un paradigme expérimental assez simple, dans lequel deux volontaires se retrouvaient soit dans le rôle d’agent soit dans le rôle de ‘victime’. Le mot ‘victime’ est utilisé ici de manière métaphorique pour désigner les rôles pendant l’expérience, qui a respecté les autorisations éthiques, de consentement éclairé et la déclaration de Helsinki.

En accord, tous les participants pouvaient donc stopper leur participation quand ils le voulaient, sans fournir d’explication, et sans aucune conséquence professionnelle ou personnelle. Les agents étaient soit libres d’envoyer un choc électrique relativement douloureux à la ‘victime’ en échange d’une rétribution monétaire de 5 centimes d’euro, soit en recevaient l’ordre de la part de l’expérimentateur. Pendant la tâche, les auteurs ont utilisé une méthode implicite basée sur la perception du temps pour mesurer le sentiment d’agentivité et ont enregistré l’activité électrique cérébrale des agents à l’aide d’un électroencéphalogramme. Les auteurs ont calculé un « effet de coercition », représentant la différence entre la condition coercitive et la condition de libre-choix.
 

Deux études : civils et militaires de différents grades comparés

Dans une première étude, les auteurs ont testé un groupe de civils et un groupe de candidats officiers de 1ère année.

« Les résultats de cette étude ont montré que pour les civils, nous pouvions répliquer des études antérieures. Le marqueur implicite du sentiment d’agentivité est basé sur la compression du temps entre action et conséquence. L’intervalle de temps entre des actions choisies librement et leurs conséquences était perçu comme étant plus court que l’intervalle entre ces mêmes actions et leurs conséquences, mais réalisées en condition coercitive. Les participants semblent donc avoir un sentiment d’agentivité plus faible en situation coercitive qu’en situation de libre-choix. Par contre, pour les candidats officiers de 1ère année, il n’y avait pas d’effet de coercition : il n’y avait pas de différence dans notre mesure d’agentivité entre la condition dans laquelle ils obéissaient aux ordres et la condition dans laquelle ils étaient libres de choisir quelle action réaliser », rapporte Axel Cleeremans - Centre de recherche Cognition et Neurosciences, Faculté des Sciences psychologiques et de l’éducation, ULB Neuroscience Institute, Université libre de Bruxelles, co-dernier auteur de l’étude.


Ces résultats pourraient dénoter d’une influence négative du fait de travailler dans un contexte hautement hiérarchisé sur le sentiment d’agentivité.

Dans une seconde étude, les auteurs ont comparé trois groupes de militaires : des candidats officiers en 1ère année, des candidats officiers en 5ème année et ayant atteint le grade de sous-lieutenant, et des soldats ayant une expérience de 5 ans au sein de l’armée. Les résultats ont montré à nouveau une absence d’effet de coercition chez les candidats officiers de 1ère année, ainsi qu’une absence d’effet de coercition chez les soldats. Par contre, les sous-lieutenants avaient un effet de coercition, avec un sentiment d’agentivité plus fort en condition de libre-choix qu’en condition coercitive. De plus, les sous-lieutenants n’avaient pas d’atténuation neurale par rapport aux conséquences de leurs actions, alors que les soldats avaient une atténuation neurale dans les deux conditions expérimentales. Le fait de travailler dans un environnement militaire et la position hiérarchique au sein de l’armée semblent donc avoir une influence négative sur le sentiment d’agentivité et sur le traitement neural des conséquences de ses propres actions.
 

Comprendre les mécanismes liés au sentiment d’agentivité dans le milieu militaire pourrait aider à adapter l’entrainement des soldats

Il faut souligner que ces résultats ne s’expliquent pas simplement par un processus de sélection qui favoriserait les candidats officiers de 1ère année ayant déjà un sentiment d’agentivité élevé. En effet, une analyse supplémentaire menée 3 ans après la collection des données a montré que les candidats officiers de 1ère année qui avaient le sentiment d’agentivité et les réponses neurales les plus faibles comparativement aux sous-lieutenants étaient en fait ceux qui ont persévéré dans le milieu militaire. Ceux qui avaient maintenu un sentiment d’agentivité et une réponse neural élevés durant l’expérience avaient une plus grande probabilité d’avoir quitté le milieu militaire entretemps.

« Ces résultats ont d’importantes implications, tant pour la société civile que pour les organisations hiérarchisées, telle que l’armée », mentionne Patrick Haggard, co-dernier auteur de l’étude et professeur à l’University College London.

« Si des études longitudinales sont menées, elles pourraient offrir la possibilité d’entraîner, de renforcer, le sentiment de responsabilité individuel ». Le Dr. Maj. Salvatore Lo Bue, co-auteur de l’étude et professeur à l’Ecole Royale Militaire de Belgique ajoute : « Le soldat contemporain opère dans des environnements volatiles, incertains, complexes et ambigus, dans lesquels il ou elle doit parfois prendre des décisions critiques sans référence à sa hiérarchie. Il ou elle n’est plus un simple exécutant des ordres donnés par d’autres. Comprendre les mécanismes liés au sentiment d’agentivité dans le milieu militaire pourrait aider à adapter l’entrainement des soldats pour qu’ils soient capables d’alterner entre obéissance lorsque celle-ci est requise, et prendre leurs propres décisions lorsque cela s’avère nécessaire ».

Contact scientifique

Emilie Caspar

Centre de recherche Cognition et Neurosciences, ULB

Email : ecaspar@ulb.ac.be

Contact
Communication Recherche : com.recherche@ulb.ac.be