Tout d’abord, une question personnelle : vos proches en Iran sont-ils en sécurité ?
Caroline Azad : Depuis samedi matin, nous n’avons eu que des bribes de nouvelles. Internet et le téléphone ne fonctionnent que par intermittence. Apparemment, tout le monde va bien, mais Téhéran est lourdement frappé, et beaucoup de gens ont quitté la capitale. L’inquiétude est évidemment très grande.
Le Guide suprême a été tué, de même que plusieurs personnalités de premier plan. Selon vous, le régime iranien peut-il tenir ?
C. A. : Le régime cherche à afficher un semblant de stabilité, notamment en annonçant l’instauration d’un conseil de direction intérimaire ; et il fait tout pour indiquer à la population qu’il n’entend rien céder, en poursuivant, malgré la situation actuelle, la répression épouvantable qu’il abat sur les Iraniens depuis fin décembre 2025. On sait qu’un certain nombre de personnes qui avaient célébré dans les rues l’annonce de la mort de Khamenei a été abattue par les forces de sécurité. Des vidéos nous sont parvenues montrant des gens, notamment des jeunes, qui exprimaient publiquement leur joie, avant même que la nouvelle soit officialisée par la télévision d’État.
Ce n’est pas étonnant : le massacre opéré par le régime contre les contestataires fin décembre et pendant tout le mois de janvier a entériné une rupture définitive entre le pouvoir et une grande partie de la population. Il n’y a pas de possibilité de retour en arrière. Tout au long du mois de janvier, les autorités ont fait tirer à balles réelles sur des civils désarmés, sur des familles, y compris sur des enfants. Les gens savaient qu’en sortant manifester, ils s’exposaient à un risque mortel. Souvent, avant d’aller rejoindre les cortèges, ils laissaient sur les réseaux sociaux des sortes de testaments, disant face caméra : « Je sors aujourd’hui, je sais que si je suis tué, je serai mort pour le salut de l’Iran et pour la liberté de mes compatriotes. »
J’insiste sur cette détermination absolue de très nombreux Iraniens à voir ce régime qu’ils honnissent disparaître. On parle de plusieurs dizaines de milliers de personnes tuées en quelques semaines. Ce carnage a généré un tel choc et un tel degré de désespoir au sein de la population qu’une bonne partie en est venue à demander, à exiger et à espérer une intervention extérieure sur son territoire.
Je crois qu’on n’a pas pris la pleine mesure, à l’extérieur du pays, de l’ampleur des crimes du régime. On parle là d’une véritable extermination de tous les segments de la population qui s’opposent. Mais les gens – et spécialement les jeunes qui n’ont pas connu l’Iran d’avant la révolution islamique, qui n’ont pas connu la longue et si meurtrière guerre contre l’Irak, qui n’ont même pas connu le vent d’espoir brièvement suscité en 2009 par le mouvement vert – continuent de protester, depuis 2022 et le mouvement Femme, Vie, Liberté, et jusqu’à aujourd’hui, malgré une répression d’une violence inouïe. La contestation de début 2026 a été plus massive que toutes les phases précédentes. Des foules colossales sont sorties dans la rue. Donc, pour répondre à votre question, même si le régime ne chute pas rapidement, il sait qu’il devra sans doute continuer de faire face à ce soulèvement généralisé.
Que souhaitent les contestataires en Iran ? La fin du régime ? Une réforme qui irait vers une sorte de démocratisation ?
C. A. : Il y a un constat qui est exprimé par de larges segments de la population, sinon la majorité depuis 2022 : c’est que ce régime est irréformable. Toute réforme de ce régime – et ça, la société, l’a compris – est incompatible avec sa survie. Résultat : le régime est dans une logique radicale de survie et la société a démontré sa détermination à refuser tout compromis avec ses bourreaux et demande un changement immédiat. L’appauvrissement croissant de la population depuis trente ans et le désespoir généralisé ont engendré une génération de jeunes qui n’ont rien à perdre puisqu’ils n’ont rien. Pour eux, la seule solution, c’est le changement total.
Ce changement peut-il passer par un retour, dans un rôle ou un autre, de la figure de Reza Pahlavi, fils du shah d’Iran renversé en 1979 ?
C. A. : S’il est resté actif durant toutes ses années d’exil et a maintenu le lien avec ses racines et son engagement patriotique, Reza Pahlavi a gagné en visibilité depuis 2022. Il a développé toute une stratégie de communication qui lui a permis de s’adresser directement à la nation iranienne à travers les réseaux sociaux. En janvier, c’est en large partie à son appel que les Iraniens ont répondu en descendant dans les rues en très grand nombre. Il n’incarne pas nécessairement le retour à la monarchie, mais il représente pour beaucoup d’Iraniens la possibilité d’un Iran différent, d’un Iran apaisé et qui aurait retrouvé sa dignité, où les droits civiques seraient respectés, où l’économie serait fonctionnelle et où la religion n’interférerait pas dans les affaires publiques et politiques.
Le système actuel est parvenu à tellement dégoûter la population que celle-ci le rejette en bloc. Et comme toute opposition organisée est impossible à l’intérieur, on regarde vers l’extérieur – et là, il y a, pour l’essentiel, deux mouvances : celle de Pahlavi, lequel affirme souhaiter contribuer à la mise en place d’un Iran démocratique à travers un plan de transition qu’il détaille sur son site et à propos duquel il communique depuis plusieurs années ; et celle de l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (OMPI), mais celle-ci n’a aucune légitimité aux yeux de la population, aucun slogan n’y fait référence lors des mouvements.
Pahlavi, qui était très jeune au moment où son père a été renversé en 1979, n’a pas de sang sur les mains, alors que les Moudjahidines du peuple se sont ralliés à l’Irak de Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak et sont globalement perçus comme une organisation violente et sectaire qui a par ailleurs longtemps été classée comme organisation terroriste par plusieurs pays occidentaux, dont les États-Unis. Dans ce contexte, Pahlavi apparaît comme un acteur derrière lequel bon nombre d’Iraniens peuvent se ranger. Il dit depuis des décennies que ce qu’il veut, c’est accomplir sa mission patriotique et mettre en place une transition démocratique en Iran avec des points essentiels qui sont la laïcité, l’autodétermination du peuple et l’intégrité territoriale du pays. Ce sont des éléments qui résonnent très fort au sein de l’Iran actuel.
On a quand même vu aussi des rassemblements massifs, notamment à Téhéran, pour pleurer la mort de Khamenei. Est-il possible d’estimer quelle est la proportion d’Iraniens qui reste encore attachée à la République islamique, à son mode de gouvernement et à ses leaders ?
C. A. : Il est difficile d’avoir des chiffres précis puisqu’on ne peut pas réaliser de sondages crédibles dans le pays. Mais effectivement, en près de cinquante ans d’existence, le régime a travaillé à organiser une base loyale. Il y a des gens qui ont profité des largesses du régime en échange de leur loyauté. Sous la République islamique, un certain nombre de personnes ont obtenu un statut social, et toute une série d’avantages socio-économiques en échange de cette loyauté. Cette loyauté n’est pas gratuite, elle fonctionne car le ratio coûts-bénéfices semble encore à l’heure actuelle à leur avantage. Certains considèrent donc qu’ils auraient beaucoup à perdre en cas de changement. La République islamique s’est engagée depuis près d’un demi-siècle dans une vaste entreprise d’endoctrinement de la population. On constate aujourd’hui son échec. Même si certains continuent d’y croire, il reste difficile de mesurer leur proportion exacte ; elle n’est en tout cas pas majoritaire.
L’opposition n’est pas armée. Or le régime, vous l’avez dit, ne déposera pas les armes de lui-même. Est-il possible que des franges de l’armée, des forces de l’ordre, des pasdarans finissent par se retourner contre le pouvoir ?
C. A. : Il apparaît que, lors du massacre de janvier dernier, l’ensemble des forces de répression et de sécurité n’ont pas accepté de tirer sur les gens. On sait que les dirigeants du pays ont fait venir des membres du Hezbollah libanais, des milices irakiennes, des milices afghanes, des milices pakistanaises pour tuer un maximum de personnes. Ce qui peut indiquer que la loyauté des forces de sécurité iraniennes n’est pas aussi totale qu’on le croit généralement.
Avant même les bombardements, qui ont encore affaibli un régime déjà exsangue et enlisé dans son idéologie, certaines figures des pasdaran avaient d’ailleurs reconnu qu’il y avait eu des défections au sein de l’appareil de sécurité. Il y a des fractures importantes au niveau du système iranien. Comment vont-elles se traduire concrètement dans les prochains jours et dans les prochaines semaines ? Il est encore trop tôt que pour pouvoir le dire. Mais le régime ne tombera que par la volonté des Iraniens. Et pour cela, il faudrait, comme le souligne l’historien Clément Therme que je rejoins dans son analyse, à la fois une rupture effective au sein du système et une articulation stratégique entre des forces désidéologisées et cette opposition extérieure.
Contrairement à ce qui prévalait encore il y a quelques années, les massacres récents ont fait émerger une dynamique de convergence : cette opposition est désormais massivement plébiscitée, tant par les Iraniens de la diaspora que par ceux de l’intérieur. Il faut souligner à cet égard que les services de renseignement israéliens ont une connaissance approfondie de la situation interne en Iran. Ce niveau de maîtrise remonte à l’époque impériale. Cela signifie qu’ils disposent de sources et de relais à l’intérieur même du régime – ce n’est pas le signe d’un régime monolithique qui ne se fissure pas, au contraire.
Propos recueillis par Grégory Rayko.![]()
Caroline Azad, Docteure en Sciences politiques, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.