Publié le 10 avril 2026 Mis à jour le 10 avril 2026

Si Donald Trump affirme régulièrement que le régime de Téhéran a déjà changé, puisque bon nombre de ses dirigeants ont été éliminés, il n’en est rien dans les faits. Au contraire, une aile encore plus dure s’est emparée du pouvoir. Le président américain, connu pour son penchant pour la tractation, vient d’annoncer un cessez-le-feu et pourrait bien finir par trouver un accord de long terme avec les nouveaux responsables. La population iranienne, dont une grande majorité abhorre le système en place, serait la grande perdante d’un tel scénario. Un article de Thierry Kellner dans The Conversation.

Thierry Kellner, Université Libre de Bruxelles (ULB) et Mohammad Reza Djalili, Institut des hautes études internationales et de développement de Genève


Depuis le début des opérations militaires lancées contre l’Iran par les États-Unis et Israël, le 28 février dernier, se pose la question des buts de ce conflit. Les objectifs mis en avant par le président Trump sont restés flous et changeants, si l’on se rapporte à ses déclarations successives. Ces derniers temps semble se dessiner l’idée que l’administration américaine pourrait trouver une sorte de terrain d’entente ou de sortie de crise avec le régime iranien. Ce dernier a d’ailleurs été présenté comme un « nouveau régime » par le président américain.

Il est vrai que le personnel dirigeant a changé, étant donné les assassinats ciblés – dont ceux du Guide suprême Ali Khamenei et d’Ali Larijani, l’un des principaux dignitaires de la République islamique – qui ont été effectués dès le début du conflit. Mais à en croire la Maison-Blanche, le changement de régime serait un fait accompli et la communauté internationale aurait désormais affaire à un autre régime, sous-entendu, plus « modéré ». Or, ce n’est aucunement le cas.

Le résultat des frappes américano-israéliennes : un durcissement du régime iranien

Les leaders qui semblent aujourd’hui en charge sont tout autant issus du régime que leurs prédécesseurs. Ils ne font pas partie d’un quelconque camp « réformiste » qui existerait au sein de l’élite dirigeante et s’inscrivent, en réalité, dans la continuité. C’est en effet l’aile dure des du Corps des gardiens de la révolution qui a pris le contrôle des fonctions clés de l’État et marginalisé l’administration civile du président Pezeshkian. Elle a, aussi, joué un rôle majeur dans la nomination du nouveau Guide, Mojtaba Khamenei.

Ce dernier ne répond pourtant guère aux qualités requises par la Constitution de la République islamique pour occuper cette fonction. C’est d’ailleurs ce qu’a déclaré à l’Assemblée des experts Ali Asghar Hejazi, un haut responsable de la sécurité du bureau de l’ex-Guide suprême, avant d’ajouter que la succession héréditaire était en outre incompatible avec les principes énoncés par Ali Khamenei lui-même. Résultat : Hejazi semble aujourd’hui être dans le collimateur des gardiens.

Mojtaba Khamenei, quant à lui, ne s’est pas montré publiquement depuis plusieurs semaines, si bien que certains émettent des doutes sur le fait qu’il soit en état de diriger le régime, voire en vie. Quoi qu’il en soit, un « conseil militaire » composé de hauts officiers des gardiens exercerait désormais un contrôle total sur la structure décisionnelle centrale, imposant un cordon de sécurité autour de Mojtaba Khamenei.

Un régime irréformable

Outre le fait que l’on n’ait donc pas, en réalité, affaire à des « réformistes » et que même si c’était le cas, il est douteux que la population iranienne – la grande absente des débats sur l’Iran – les accepterait étant donné le rejet massif de l’ensemble du régime qui s’est exprimé en décembre 2025/janvier 2026, la question de fond reste de savoir si ce régime qui s’inscrit dans la continuité, même s’il semble dériver vers une sorte de dictature islamo-militaire sous l’égide des gardiens de la révolution, est réellement « réformable », quels que soient les moyens utilisés. Il faut malheureusement répondre par la négative. C’est en tout cas l’enseignement que l’on peut tirer des 47 années d’existence de la République islamique.

Depuis 47 ans, des observateurs ont périodiquement évoqué de possibles « ouvertures » du régime iranien. Dès la disparition de Ruhollah Khomeyni en 1989 et l’arrivée d’Hachemi Rafsandjani au poste de président (1989 à 1997), a ainsi été évoquée l’idée d’un possible « Thermidor en Iran » pour reprendre le titre d’un ouvrage de Fariba Adelkhah, Jean-François Bayart et Olivier Roy publié en 1992. Il n’en a rien été.

Un peu plus tard, en 1997, l’élection à la présidence de Mohammad Khatami avait à nouveau suscité un espoir de réforme. L’homme était présenté comme un « réformateur », plus ouvert sur le monde. Ne mettait-il pas en avant officiellement le « dialogue des civilisations » ? Nombreux sont les observateurs à avoir pensé à ce moment qu’une évolution positive du régime était possible. Une fois encore, il a fallu déchanter.

Mohammad Khatami s’exprime lors du sommet de Davos en 2004. World Economic Forum, CC BY-NC

Ses deux mandats consécutifs, de 1997 à 2005, ont été marqués non seulement par la persistance de la répression – plus de 150 titres de presse professionnels (hors presse estudiantine) ont par exemple été suspendus durant sa présidence et il a cautionné la politique de filtrage d’Internet qui s’est développée à cette période –, mais aussi par l’élimination d’intellectuels et d’opposants politiques dissidents dans ce qui a été qualifié d’« assassinats en chaîne ».

L’illusion réformiste de cette période s’est totalement dissipée avec le retour au pouvoir des « conservateurs » avec l’élection de Mahmoud Ahmadinejad en 2005 puis l’écrasement du Mouvement vert qui s’était développé à la suite de sa réélection très contestée en 2009 et avait vu des millions d’Iraniens descendre dans la rue.

Ahmadinejad restera au pouvoir jusqu’en 2013. Ses présidences seront marquées par un conservatisme radical, un isolement international accru, des difficultés économiques croissantes et la multiplication des exécutions. Les présidents suivants, quelle que soit leur étiquette – Hassan Rohani (2013-2021), considéré au départ comme un « réformateur », Ebrahim Raïssi (2021-2024), présenté comme un ultraconservateur, puis Massoud Pezeshkian (depuis 2024), qualifié de « réformateur modéré » –, n’ont pas fait évoluer le régime dans un quelconque sens de réforme, d’ouverture ou de modération.

Aucun des dirigeants actuels – tels Mohammad Ghalibaf, qui apparaît comme l’homme fort du moment, ou Ahmad Vahidi, le commandant en chef des Corps des gardiens de la révolution – n’a un profil de réformateur. L’auraient-ils que cela ne changerait rien si l’on s’appuie comme nous venons de le faire sur l’expérience de l’ensemble des présidents depuis la formation de la République islamique.

La réalité est simple : ce régime, s’il a su se monter souple à certains moments pour des raisons tactiques – comme l’avait, par exemple, bien sous-entendu Ali Khamenei au moment de la signature de l’accord de Vienne sur le nucléaire en 2015 –, est en réalité fondamentalement irréformable. Il ne peut en effet se transformer d’une quelconque manière sans perdre son essence « révolutionnaire » même. C’est ce que savent très bien les Iraniens et ce que de nombreux analystes, commentateurs ou décideurs se refusent d’admettre pour diverses raisons.

Que veulent les Iraniens ?

Et si on écoutait la voix des Iraniens ? Depuis l’hiver 2017-2018, on a vu apparaître de manière croissante lors des mouvements de protestation qui se sont multipliés dans le pays la référence à la dynastie Pahlavi. Cela a aussi été le cas de manière récurrente et étendue lors des vastes manifestations qui ont secoué tout l’Iran en décembre 2025 et janvier 2026 avant qu’une répression sanglante ne s’abatte sur les manifestants.

Comme l’ont bien analysé Oliver Bast et Pollet Samvelian dans un article récent publié dans la Croix, la popularité du fils de l’ancien shah d’Iran – dont le nom est le seul parmi d’autres personnalités possibles à avoir émergé lors des protestations de cet hiver – traduit non pas une quelconque « nostalgie », mais une forte défiance envers l’idée même de la possibilité d’une transition réformiste de la République islamique. Le camp dit réformateur est en effet aujourd’hui discrédité, notamment en raison de son impuissance au sein d’un système politique en réalité totalement verrouillé. Le nom de Reza Pahlavi fonctionne dans cette analyse comme un signal envoyé par la population iranienne : celui de la rupture. Il ne dit pas seulement « autre chose », il dit « autre monde », relèvent ces auteurs.

S’il n’est évidemment pas simple de sonder l’opinion publique dans l’un des pays les plus répressifs au monde, cette analyse rejoint néanmoins les études effectuées avant même la répression de janvier 2026 et la guerre actuelle par le Groupe d’analyse et de mesure des attitudes en Iran (Gamaan), une fondation de recherche indépendante à but non lucratif enregistrée aux Pays-Bas. Selon son rapport d’analyse sur les « préférences politiques des Iraniens en 2024 » publié en août 2025, toutes provinces confondues, qu’il s’agisse de zones rurales ou urbaines, de toutes les tranches d’âge et des deux sexes, environ 70 à 80 % des personnes interrogées déclaraient qu’elles ne voteraient pas pour ce régime, tandis que seuls 11 % des sondés lui exprimaient clairement leur soutien.

Depuis, le régime a mené une répression extrêmement violente et sanglante en début d’année 2026, faisant des dizaines de milliers de victimes et n’hésitant pas à faire appel à des milices étrangères pour cette basse besogne. Il s’agit de la pire répression de l’histoire de la République islamique. Elle ne peut que lui avoir aliéné encore davantage de citoyens.

Si l’on suit les enquêtes de Gamaan, de nombreux Iraniens faisaient déjà une distinction claire entre, d’une part, l’idée même de l’Iran et, d’autre part, la République islamique. Ils considéraient le régime comme un élément étranger, une force d’occupation. Une opinion exprimée à travers des slogans, tels que « Notre ennemi est ici même, ils mentent en disant que c’est l’Amérique » et « Ni Gaza, ni le Liban, je ne donnerai ma vie que pour l’Iran » – des positions soutenues respectivement par 73 % et 64 % des personnes interrogées lors de l’enquête menée par Gamaan en 2021. On remarquera d’ailleurs qu’en dépit des opérations militaires israélo-américaines qui ont immanquablement provoqué des destructions et fait des victimes civiles, et contrairement à ce qui se passe en général dans ce type de situation, on ne relève actuellement aucun « effet de ralliement » massif autour du régime.

Déjà lors de la « guerre des 12 jours » de juin 2025, environ 44 % de la population tenait la République islamique d’Iran pour responsable du déclenchement de la guerre. 33 % en attribuaient la responsabilité à Israël et 16 % estimaient que les deux parties étaient également responsables. Très inquiet de la situation actuelle, le régime, affaibli et divisé, a d’ailleurs à nouveau fait appel à ses supplétifs étrangers (notamment les milices irakiennes) pour l’aider à maintenir l’ordre — voire faire régner la terreur – face à sa propre population.

Les auteurs de cet article ont co-signé plusieurs ouvrages, dont Histoire de l’Iran contemporain, aux éditions La Découverte, Collection « Repères », dont la troisième édition actualisée est parue en 2024.

L’impératif de la clarté

Le constat d’un rejet massif de la population iranienne à l’égard du régime étant posé, reste à en tirer les conclusions, c’est-à-dire, essentiellement pour l’administration Trump, à déclarer clairement qu’un des objectifs majeurs de l’opération « Epic Fury » est de créer les conditions nécessaires pour permettre un véritable changement de régime. Un message clair et sans ambiguïté accompagné d’une mise en œuvre réelle de cet objectif – en ciblant par exemple spécialement l’aile la plus dure du régime tout en laissant des portes ouvertes à ceux qui sont le moins compromis – pourrait avoir de nombreuses vertus à la fois en direction de la population iranienne et aussi de ce qui reste de l’ancien régime.

Pour la population, ce signal pourrait apaiser l’incertitude actuelle liée aux ambiguïtés de l’administration Trump quant à ses objectifs et au risque que le président américain ne trouve finalement un terrain d’entente avec le régime iranien, comme il l’a fait dans le cas du Venezuela. C’est la plus grande crainte en Iran, étant donné que ce développement laisserait la population en tête-à-tête avec son bourreau de janvier, celui-ci étant avide de prendre sa revanche sur des citoyens qui ne l’ont guère soutenu dans le cadre du conflit. En revanche, la perspective, même plus lointaine, d’un changement répondant aux attentes exprimées par les Iraniens pourrait à la fois les aider à mieux supporter le coût des opérations militaires du fait de l’espoir d’un changement de régime, mais aussi ouvrir la voie à une mobilisation massive au moment opportun.

Par ailleurs, au sein d’un régime qui n’est pas monolithique et unitaire et qui a été affaibli par trente-huit jours de bombardements, ce positionnement clair pourrait avoir pour vertu d’accroître la pression et les divisions déjà visibles au stade actuel, d’instiller le doute et d’inciter aux défections. Comme le relevait récemment Mohsen Sazegara, l’un des fondateurs des gardiens de la révolution, aujourd’hui en exil, une évaluation interne menée par le ministère iranien du renseignement en 2025 indiquait en effet qu’environ la moitié des membres de base des gardiens de la révolution considéraient leur appartenance à l’organisation comme un simple emploi. Ce ne sont donc pas des « jusqu’au-boutistes », surtout si on leur offre une porte de sortie. Parmi l’autre moitié, animée par des convictions idéologiques ou politiques, une large majorité était, selon Sazegara, insatisfaite en raison de la corruption des commandants, des politiques erronées de la direction et du fait que leur organisation avait été dressée contre le peuple.

Ces conditions offrent un large éventail de possibilités et de stratégies pour faciliter un changement de régime et une transition politique. Sazegara note par exemple que les États-Unis pourraient exercer de fortes pressions pour que la création d’un Conseil national de réconciliation – et les étapes qui en découleraient – soit une condition sine qua non de la fin de la guerre. Cela accroîtrait considérablement la pression sur les tenants actuels du régime, non seulement de la part de la population, mais aussi d’une grande partie des structures gouvernementales et des forces armées. Des « figures de rassemblement » pourraient peut-être, dans ce scénario, également jouer un rôle – éventuellement transitoire – dans la mise en place d’un régime alternatif en Iran. Reza Pahlavi a exprimé son souhait de retourner en Iran, mais il a surtout déjà présenté en avril 2025 un plan de transition complet, l’Iran Prosperity Project (IPP), élaboré par une équipe de plus de 100 conseillers et experts. Ce dernier vise à la stabilisation du pays, au maintien des services essentiels ainsi qu’à la préparation à la transition vers un État laïque et démocratique. Les possibilités ne sont donc pas inexistantes.

Encore faudrait-il que Donald Trump choisisse de se montrer clair sur ce point – ce qui est loin d’être acquis. N’en déplaise à son instinct, à une partie de son électorat et à certains commentateurs, malgré les difficultés, les défis et les débats sur la manière d’atteindre cet objectif, il s’agit de la seule possibilité pour à la fois répondre aux attentes de la majorité de la population iranienne et espérer apaiser, à terme, une région qui en a bien besoin. L’autre terme de l’alternative est le maintien du régime actuel, avec sa dérive islamo-militaire. Ce dernier est certes affaibli à court terme. Mais il va demeurer problématique et pour sa population et pour son environnement régional. Il aura sans aucun doute compris que sa meilleure chance de survie est, en interne, de faire quelques concessions tactiques, tout en s’appuyant en réalité sur la force et le contrôle – voire sur des milices étrangères comme il l’a déjà fait – et, à l’international, de développer le plus rapidement possible des capacités nucléaires. Cela lui permettrait de renforcer ses moyens de pression et de contrôle sur le détroit d’Ormuz afin de mieux assurer, en cas de besoin, l’application renouvelée de la politique de prise d’otage de l’économie mondiale, qu’il vient d’expérimenter avec succès dans cette zone.The Conversation

Thierry Kellner, Chargé de cours (politique étrangère de la Chine), Université Libre de Bruxelles (ULB) et Mohammad Reza Djalili, professeur émérite, Institut des hautes études internationales et de développement de Genève

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.