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« Laisser place à ce qui échappe d’abord à nos repères »

Publié le 16 juin 2026 Mis à jour le 17 juin 2026

À la croisée des langues, des savoirs et des cultures, Isabelle Saint-Paul, enseignante en traduction et vice-doyenne aux Relations internationales de la Faculté LTC, participe à la création du premier Département de traduction et d'interprétation de Lubumbashi. Une aventure académique et humaine qui dépasse largement la seule ingénierie pédagogique.

L’Afrique n’avait jamais été dans ma ligne de mire. Si j’ai eu très tôt l’occasion de sortir de nos frontières belges et de grandir entre l’Amérique du Nord et l’Europe, développant ainsi une sensibilité particulière à la multiculturalité, ce continent restait pour moi un angle mort. Une enfance à cheval entre deux mondes m’avait appris à reconnaître les différences, à en comprendre les logiques, à tenter d’en relier les contours. Jeter des ponts entre mes mondes s’était imposé comme une nécessité.

Je pensais, forte de ces expériences, être préparée à la rencontre de l’autre. Pourtant, rien ne m’avait véritablement préparée à l’expérience humaine, à la richesse des échanges et à la profondeur des rencontres qui m’attendaient à Lubumbashi.

C’est ainsi que s’est présentée l’opportunité d’une mission à l’Université de Lubumbashi (UNILU), en République démocratique du Congo — une expérience qui allait profondément renouveler mon regard sur l’interculturalité. À l’initiative du professeur Serge Jaumain, conseiller de la Rectrice à la coopération internationale, engagé de longue date dans les relations avec cette institution partenaire, il s’agissait d’accompagner un projet structurant: la création du tout premier Département de traduction et d’interprétation de la région.

Implantée dans le Haut-Katanga, une région au cœur des dynamiques économiques liées à l’exploitation minière et marquée par une forte présence d’acteurs internationaux - notamment chinois -, l’UNILU évolue dans un environnement où les enjeux linguistiques sont omniprésents. Entre langues locales, langues nationales, français comme langue d’enseignement, et interactions croissantes avec des partenaires étrangers, la médiation linguistique y constitue un levier essentiel, à la fois académique, économique et politique.

La mission s’inscrivait dans un travail amorcé dès 2024, à la suite de premiers échanges avec les collègues lushois et d’une visite d’une délégation congolaise à Bruxelles. Dans la continuité de ces rencontres, j’ai, dans le cadre de mes fonctions de vice-doyenne aux relations internationales de la Faculté de Lettres, Traduction et Communication de l’ULB, lancé les démarches nécessaires à l’obtention de financements ARES, afin de soutenir le développement de ce projet de coopération.
 

Lire entre les lignes

En mars dernier, une première mission exploratoire a ainsi été menée sur place, en collaboration avec Carole Speroni, présidente de la filière bachelier en traduction et interprétation. Nous avions alors un double objectif: établir un état des lieux des conditions d’implantation du futur département au sein de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’UNILU, et avancer concrètement sur la structuration du programme de bachelier.

Au fil des échanges, nous avons ensemble défini les différents axes de travail: choix stratégique des langues de travail, élaboration des maquettes de cours, réflexion sur les compétences à développer, identification des besoins en infrastructures (salles équipées, accès à des ressources documentaires, outils numériques), et premières discussions autour de la formation des formateurs.

Mais très vite, la mission a pris une autre dimension.

L’expérience a aussi rappelé une évidence souvent sous-estimée: comprendre un environnement ne se limite pas à en connaître les données visibles. Très vite, j’ai eu le sentiment de ne pas avoir «assez de cellules» pour accueillir tout ce que cet environnement donnait à voir et à ressentir.

Il ne s’agissait pas seulement de saisir l’histoire d’un pays, ses réalités économiques ou sociales, ni même les cadres institutionnels dans lesquels nous étions amenées à travailler. Ce qui s’imposait à nous était d’un autre ordre: tout ce qui ne s’écrit pas, tout ce qui ne se dit pas immédiatement, tout ce qui se lit entre les lignes. Les implicites, les codes, les usages, les manières d’entrer en relation, les perceptions du monde - autant d’éléments qu’il faut d’abord apprendre à accueillir, avec attention et humilité, avant même de prétendre comprendre. C’est sans doute là que commence le véritable travail: dans cette capacité à se décentrer, à écouter autrement, à laisser place à ce qui échappe d’abord à nos repères.
 

Construire ensemble

Créer un département de traduction et d’interprétation dans un tel contexte ne consiste donc pas à transposer un modèle existant. Il s’agit de co-construire un dispositif capable de répondre à une réalité linguistique et culturelle plurielle, où la circulation entre langues locales, nationales et internationales est constante. Dans une région ouverte sur ses voisins et insérée dans des réseaux économiques globalisés, les besoins en médiation linguistique dépassent largement le cadre académique.

Il ne s’agit donc pas de bâtir un seul pont, mais bien de contribuer à un réseau: un ensemble de passerelles permettant aux acteurs locaux de mieux communiquer entre eux, avant de s’inscrire dans des dynamiques régionales et internationales. La traduction et l’interprétation apparaissent ici comme des instruments essentiels de compréhension mutuelle, mais aussi comme des outils d’accès au savoir et de participation à des espaces de décision plus larges.
 

Cette première mission n’est qu’une étape. Elle nous a permis de poser des bases, d’ouvrir des pistes, mais aussi de mesurer l’ampleur du travail à venir. La suite du projet reposera sur un accompagnement dans la durée, notamment à travers l’accueil prochain de collègues congolais à l’ULB, dans une logique de formation et de co-développement.

Ce qui se joue à Lubumbashi dépasse la seule création d’un programme. Il s’agit, plus largement, de réfléchir à ce que signifie transmettre, adapter, et construire ensemble dans des contextes profondément différents. Une expérience qui rappelle que les ponts les plus solides sont ceux que l’on apprend patiemment à construire.

Isabelle Saint-Paul