Dans la même rubrique
-
Partager cette page
Prix de la diffusion scientifique | Olivia Angé et Thierry de Crombrugghe: esthétiser la pomme de terre
Publié le 10 avril 2026
– Mis à jour le 15 avril 2026
Olivia Angé est professeure d’anthropologie, Thierry de Crombrugghe artiste graphique, et tous deux membres du Laboratoire d’Anthropologie des mondes contemporains. Ensemble, ils reçoivent le Prix de la diffusion scientifique ULB - catégorie édition digitale ou papier - pour l’édition d’un inventaire subversif de pommes de terre andines, Papakunaq Kawsay- nin Qellqapi Taqesqa.
Du « fœtus noir de cochon d’Inde » à « la blanche qui fait pleurer les belles-filles » en passant par « celle qui effraye les voleurs », leurs noms poétiques sont aussi bigarrés que leurs formes et couleurs. Plus d’une centaine de pommes de terre cultivées dans la région de Cuzco, au Pérou sont répertoriées dans l’ouvrage édité par Olivia Angé et Thierry de Crombrugghe. Intitulé Papakunaq Kawsaynin Qellqapi Taqesqa en quechua, cette « réserve écrite de la vie des pommes de terre » est un objet singulier au croisement de l’anthropologie rigoureuse, de l’activisme agricole et de l’esthétique graphique.
Inventaires subversifs de semences
Ce croisement reflète la patte respective de ses auteurs, duo à la ville comme à la scène universitaire. Le parcours d’Olivia Angé est celui d’une académique accomplie : après un doctorat en anthropologie à l'ULB et plusieurs post-doctorats, elle devient professeure et chercheuse au sein du Laboratoire d’Anthropologie des mondes contemporains (LAMC). Elle décroche une bourse du Conseil européen de la recherche (ERC) pour documenter les relations entre les êtres humains et les semences dans trois centres d’agro-biodiversité : au Pérou autour de la pomme de terre, au Mexique autour du maïs, et au Laos autour du riz. Sa mission : créer des « inventaires subversifs de semences ». En contrepied aux catalogues de l’agro-industrie qui imposent des critères de Distinction, d’Homogénéité et de Stabilité au service du rendement capitaliste, ces inventaires retracent les généalogies selon les épistémologies des cultivateurs eux-mêmes.Thierry de Crombrugghe lui, amène l’approche artistique. Diplômé en typographie de l’ERG, il a dirigé son agence de design avant de rejoindre l’ULB comme responsable du centre audiovisuel de l’université. En 2021, il intègre le projet de recherche d’Olivia et rejoint le LAMC en 2025 en tant que collaborateur scientifique. « Notre directeur a été tout de suite convaincu de l'intérêt d'intégrer un artiste dans notre Laboratoire pour explorer de nouvelles pratiques de recherche ethnographiques » rapporte Olivia Angé. Les photographies de Thierry, traitées comme de véritables portraits, sont devenues des outils de médiation essentiels. « Je peux parler du livre pendant des heures, les gens m'écoutent poliment, mais dès que je sors une photo de pomme de terre, là, j'ai des interlocuteurs » sourit l’anthropologue.
Avec les communautés indigènes
Les deux chercheurs ont également intégré à leur recherche les agriculteurs andins, afin de leur rendre la souveraineté sur leurs connaissances, d’où la publication en quechua. « On n'est pas restés dans un canevas classique de données de catalogue - couleur, altitude, saisons… - qui ne parlent pas aux communautés indigènes. On a voulu rendre compte de leur histoire » précise Thierry de Crombrugghe. Le livre ne se contente donc pas de lister des variétés de tubercules ; il raconte aussi comment une pomme de terre peut, par exemple, évaluer la vertu d’une fiancée, intégrant ainsi la dimension intime de cet héritage phyto-génétique menacé.Plus qu'un ouvrage scientifique, cet inventaire collaboratif facilite la transmission intergénérationnelle au sein des communautés quechuas partenaires, confrontées au désintérêt des jeunes pour l'agriculture. Il fait aussi le pont entre les sommets andins et les sphères de décision politique. Ainsi, Olivia Angé et Thierry de Crombrugghe transforment une recherche sur l’agro-biodiversité en un objet politique et esthétique puissant de lutte contre le biopiratage de l’agro-industrie.
Prix de la diffusion scientifique ULB
Les Prix de la diffusion scientifique ULB sont décernés à des chercheurs, chercheuses ou centres de recherche qui ont contribué, au cours de l’année, à partager leur démarche et leurs connaissances scientifiques avec le grand public.
Découvrez l'ensemble des lauréats et lauréates.
Découvrez l'ensemble des lauréats et lauréates.