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Céline Pieters

Céline, les mots & les robots

Céline serait-elle là où ‘elle ne s’attend pas’ ? C’est un peu l’impression qu’elle donne quand on l’interroge sur son parcours. Comme si le hasard des rencontres l’avait portée dans la vie jusqu’ici. Mais en filigrane on comprend qu’à 29 ans, elle pose - inconsciemment peut-être - les jalons d’une carrière dont le fil rouge serait… les mots. Son moteur ? Le doute sans doute, la curiosité aussi. Rencontre avec une jeune doctorante, co-créatrice d’un jeu sur l’aveu, et qui côtoie aujourd’hui… les robots.

Esprit libre : Vous êtes romaniste… Qu’est-ce qui vous a attiré vers ce type d’études ?
Céline Pieters : J’ai eu un professeur de français, Guillaume Denis, qui m’a beaucoup encouragée en ce sens lors de mes études secondaires. C’était ma matière « naturelle » en quelque sorte, même si j’avais un peu de mal à l’accepter à l’époque. D’ailleurs, j’ai entamé des études supérieures en architecture d’intérieur. Mais je suis rapidement venue à l’écriture car je rêvais, depuis mon adolescence, d’écrire des guides de voyage, de bouger... À mes 18 ans, j’ai contacté le Routard pour savoir quel type de profil ils engageaient. Ils m’ont répondu : « des personnes avec un master en édition ». Tout a démarré comme cela. Au final, j’ai fait un stage au Petit futé puis j’ai enchaîné les missions pour des guides…

EL : Et vous êtes devenue, après le master, auteur free-lance de guides de voyage. Avec des rêves de voyages au bout du monde ?
CP
 : Il est assez drôle de constater qu’après avoir pris la route pour des destinations exotiques dont je rêvais (notamment le Népal), ce qui m’a, au final, plu le plus aura été de redécouvrir la Belgique et d’écrire à son sujet. C’est comme pour la rhétorique, que j’ai découverte au fil de mon parcours, et qui aujourd’hui m’emporte vers de nouveaux voyages…

EL : Vous avez par ailleurs fait une année à l’Académie des beaux-arts en peinture…
CP :
En troisième Romanes, je me posais beaucoup de questions sur la voie que je suivais, même si l’objectif écriture et édition pointaient toujours à l’horizon. J’ai donc tenté la peinture à l’Aca.

EL : Vous aviez donc déjà un « doute » en vous : celui que l’on retrouve aujourd’hui, au cœur du jeu que vous avez imaginé et concrétisé avec un complice…
CP :
Effectivement, le doute et la remise en question m’accompagnent et me font avancer. Avant d’arriver au jeu, il y aura la rhétorique, dont un cours en 3e BA qui m’a beaucoup intéressé. J’ai consacré un mémoire, réalisé sous la tutelle d’Emmanuelle Danblon, autour des discours judiciaires. En me penchant sur la question de l’aveu, ou autrement dit, comment, dans un procès en général, l’aveu emporte la conviction d’un jury sans que l’argumentation soit nécessaire…

EL : L’aveu qui peut être un leurre…
CP :
Il y a de nombreux cas d’aveux très crédibles qui sont tout simplement de faux aveux. Ou de vrais aveux qui ne sont pas du tout convaincants ! Je voulais démêler cela. À l’occasion de mon mémoire, j’ai eu l’opportunité de réaliser une typologie de l’aveu, d’évaluer son ‘efficacité’ sur base d’une série de cas observés dans le cadre d’un travail avec le cabinet de Marc Uyttendaele. Je voulais finir mon mémoire par une expérience concrète. Je me suis rendu compte qu’interviewer des jurés était délicat voire impossible ; j’ai donc choisi de faire une simulation d’un huis clos dans l’idée de tester la question de la fascination de l’aveu auprès des jurés. Et cela m’a donné l’envie d’aller plus loin en créant un vrai « jeu de société ». Apprendre en s’amusant, ça m’a toujours parlé ;)…

EL : Vous vous lancez alors dans l’aventure FIKA...
CP :
Oui, j’ai rencontré Raphaël Vanleemputten, qui, lui, a suivi un Master en relations publiques à l’IHECS et qui par ailleurs dessine aussi. Nous avons mêlé nos passions et nos compétences, lui étant féru de jeux, impliqué dans l’association Let’s Play Together’. Suite à un voyage que nous avons fait ensemble en Suède, l’idée du jeu s’est petit à petit façonnée, lors de nos conversations autour d’un café… D’où le nom de la petite maison d’édition que nous avons créée et qui signifie (en suédois) pause-café ! Et le jeu s’intitule : « Intime conviction ».

EL : En quelques mots, le jeu consiste en quoi ?
CP :
Il ne s’agit pas d’un jeu de rôles, mais plutôt d’un jeu (un genre de serious game) où vous êtes un juré. Vous devez avec votre réflexion, vos émotions et votre cœur… rendre la justice, en fonction. En argumentant… ou pas ! Chacun vote selon sa conscience. Une fois le verdict rendu, les participants auront accès à une « révélation finale ». Le jeu se joue une seule fois. Nous avons choisi d’en soigner la présentation pour accentuer le côté unique et la sensation d’une expérience inédite. La 2e histoire vient de sortir ; d’autres suivront peut-être… L’idée est aussi de le diffuser auprès des écoles et dans la foulée de former les jeunes à mieux cerner les enjeux de l’argumentation. C’est important dans un contexte de flou autour des sources d’information, de fake news.

EL : Vous travaillez aujourd’hui avec des roboticiens… Y a-t-il un lien entre ce travail et ce jeu autour de la question de l’aveu et de la rhétorique en général ?
CP :
Je mène actuellement une thèse en cotutelle avec l’Université de Toulouse et un roboticien du CNRS, Jean-Paul Laumond, qui codirige ma thèse (Rhétorique & robotique ») avec l’ULB et Emmanuelle Danblon. Le lien, c’est notamment la question du discours et de son jugement. Lorsque vous avez un discours qui fait appel aux émotions sans se baser sur les faits, la première réaction des contradicteurs est de lui opposer un discours qui va en prendre le total contrepied : on va parler arguments et faits en évitant tout l’affect, toute l’émotion charriée par la situation. Ce type de réaction donne généralement l’effet inverse de celui souhaité. Et cela alimente bien souvent les théories du complot. Dans mon travail avec les roboticiens de Toulouse, j’essaie d’étudier et faire évoluer les discours sur les robots et les peurs qu’ils génèrent en travaillant sur des cas concrets. En conservant la part de rêve que les robots induisent chez les humains mais sans pour autant laisser les discours catastrophistes prendre le pas. Comment dépasser la frustration des roboticiens, confrontés lorsqu’ils présentent les résultats de leurs recherches, à des réactions ou des conclusions fantaisistes ou excessives ou à côté de la plaque ? Comment faire pour rendre leur discours audible et efficace ?

EL : Vous avez d’ailleurs récemment eu l’opportunité de rencontrer Le spécialiste mondial des robots à Madrid, lors d’un colloque, le japonais Hiroshi Ishiguro…
CP :
Une rencontre étonnante ! Il m’a d’ailleurs semblé être loin de l’image que peuvent en donner les médias et nous avons eu une discussion tout à fait technique et rationnelle ; loin des questions de transhumanisme aussi…

Mis à jour le 7 octobre 2019