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Reclaiming (Feminist) Justice : Trois pays, trois universités, une mémoire féministe partagée
Cinquante ans après le Tribunal international sur les crimes contre les femmes organisé à Bruxelles en 1976, une initiative étudiante soutenue par l’Alliance CIVIS remet au cœur du débat cet héritage majeur du féminisme international. Ce tribunal symbolique a rendu visibles, pour la première fois à l’échelle mondiale, les violences systémiques faites aux femmes et posé les bases d’une approche féministe de la justice, de la mémoire et des solidarités transnationales.
Conçu comme une initiative académique et militante, le projet Reclaiming (Feminist) Justice associe expositions, journées d’étude, conférences et événements culturels organisés entre l’Italie, la Suisse et la Belgique. Loin d’une simple commémoration, il s’inscrit dans un contexte international marqué par des reculs préoccupants en matière de droits des femmes et des minorités de genre, et illustre l’engagement de CIVIS en faveur de projets étudiants interdisciplinaires, ancrés dans les enjeux sociétaux contemporains et favorisant le dialogue entre recherche universitaire, société civile et citoyens européens.
Une équipe européenne engagée
Le projet est porté par trois doctorantes issues d’universités membres de l’Alliance CIVIS : Milène Le Goff, doctorante en histoire en cotutelle à l’Université libre de Bruxelles et l’Université de Lille, spécialiste du Tribunal international des crimes contre les femmes de 1976 ; Daniela Susarenco, doctorante en Peace Studies à La Sapienza Università di Roma, en collaboration avec l’Università dell’Insubria; et Justine Châtellard doctorante en criminologie à l’Université de Lausanne.
Milène Le Goff revient sur la genèse de cette initiative :
« J’ai initié ce projet avec l’envie de célébrer un moment clé du féminisme en Europe. Les objectifs de CIVIS faisaient profondément écho à cette ambition, en permettant de porter une initiative collective à l’échelle transnationale. »
Au moment de l’élaboration du projet, Milène Le Goff et Justine Châtellard résidaient toutes deux aux États‑Unis pour leurs recherches doctorales respectives. Justine Châtellard revient sur l’impact de cette expérience :
« Être témoins, depuis les États‑Unis, de reculs majeurs en matière de droits reproductifs et de droits des personnes trans a donné une résonance particulière à ce projet. Dès lors, commémorer le Tribunal de 1976 ne pouvait pas se limiter à un exercice de mémoire, alors même que les violences qui l’avaient suscité sont toujours à l’œuvre cinquante ans plus tard. »
Dans ce contexte, le cadre proposé par l’Alliance CIVIS est apparu comme un levier décisif pour donner corps à cette initiative.
Rome – 16 janvier 2026 : journée inaugurale
La rencontre inaugurale à la Sapienza Università di Roma, animée par Daniela Susarenco et co-organisée par Anna Micol Tropeano, Giorgia Di Giovanni et Martina Caslini dans le cadre du programme de doctorat en études sur la paix, s’est articulée autour de deux panels thématiques et d’un atelier participatif, réunissant chercheur.euse.s, juristes et actrices et acteurs de la société civile. Les échanges ont porté sur l’héritage des tribunaux symboliques de femmes – du Tribunal de Bruxelles de 1976 au Tribunal permanent des peuples en collaboration avec la Fondazione Lelio e Lisli Basso – ainsi que sur les pratiques de justice restaurative, transitionnelle et transformatrice analysées à partir d’une perspective féministe et de genre. L’événement s’est distingué par une collaboration étroite avec la Casa Internazionale delle Donne, partenaire clé de la journée. Comme le souligne Daniela Susarenco :
« la collaboration avec la Casa Internazionale delle Donne - un espace féministe autonome, à la fois lieu d’accueil, pôle de réflexion sur les politiques de genre et centre de promotion des droits, de la culture et des savoirs des femmes - a été essentielle. Nous avons construit l’événement ensemble, et cela a constitué pour moi une expérience d’apprentissage particulièrement significative en tant que jeune chercheuse. »
L’atelier de l’après‑midi, Feminist Justice in Practice, a présenté l'expérience du « Tribunale delle donne per le donne in migrazione » (Tribunal des femmes pour les femmes migrantes), une initiative portée par la Casa Internazionale delle Donne. Cet atelier s'est concentré sur des outils concrets d'action féministe, mettant en avant le récit, la défense juridique et la réalisation de documentaires comme des instruments puissants au service de la justice et de la transformation sociale. La session a également accueilli la participation des jeunes générations, grâce à la collaboration d’un lycée local, favorisant ainsi un débat actif et engageant entre les élèves et les participantes.
Lausanne – 27 février 2026 : journée interdisciplinaire
L’Unil a organisé une journée d’étude consacrée à la mémoire féministe, aux enjeux contemporains de justice de genre et aux circulations transnationales des savoirs féministes. A cette occasion, plusieurs associations ont animé des ateliers, parmi lesquelles l’Association Reconnaissance — engagée dans la création d’une Commission de reconnaissance des violences sexuelles — ainsi que la Fondation Surgir. La participation de ces acteurs de la société civile a constitué une véritable valeur ajoutée à l’événement.
Comme l’explique Justine Châtellard,
« Ces échanges avec des organisations civiles, militantes ou associatives, ont confirmé l’importance de ne pas cantonner la production de savoir au seul cadre académique, si l’on souhaite qu’elle ait un impact réel ».
Parmi les moments forts de la journée, l'organisatrice retient en particulier un atelier participatif consacré aux formes de justice communautaire et non punitive. Tandis qu’une déclaration était projetée à l’écran, les participant.e.s étaient invité.e.s à se positionner physiquement dans la salle en fonction de leur point de vue. « Ce format d’activité s’est avéré particulièrement enrichissant, car il a permis une exploration incarnée des tensions entourant le concept de justice transformatrice, la construction d’une compréhension collective à travers des discussions ouvertes et respectueuses, ainsi qu’une remise en question de la pensée binaire qui entoure souvent les questions de justice » explique Justine Châtellard.
Bruxelles – mars et avril 2026 : le cœur symbolique
La séquence bruxelloise constituait le cœur symbolique et intellectuel du programme. Elle s'est ouverte le 5 mars avec l’inauguration d’une exposition photographique offrant une immersion dans les archives visuelles et documentaires du Tribunal. Ce moment a été marqué par la présentation du nouvel ouvrage de Milène Le Goff, "Le Tribunal International des crimes contre les femmes. Un évènement fondateur du féminisme", paru aux éditions Hors d’Atteinte, qui retrace le parcours de vingt témoins venues s’exprimer lors du Tribunal.
Le temps académique fort de la séquence a eu lieu le 25 mars lors de la journée d’étude internationale organisée au Learning and Innovation Center (ULB/VUB). Elle mobilisait des panels thématiques et des témoignages pour interroger les formes contemporaines de parole, de mobilisation et de justice féministe. Cette journée a été marquée par un atelier participatif organisé par OXO asbl en partenariat avec le réseau RIFI (Réseau interculturel féministe et intersectionnel). Ce workshop explorait la mise en pratique concrète des méthodes féministes dans les actions citoyennes, l’activisme et le monde académique ; un espace essentiel pour relier théorie et action, archives et pratiques actuelles. Cet atelier a été l’occasion de nombreux échanges entre membres de la société civiles et universitaires.
Le projet s'inscrivait par ailleurs dans l’initiative du Women2026 Tribunal, un événement de quatre jours organisé entre Bruxelles et Anvers. Tandis que Bruxelles a accueilli les panels académiques, Anvers est devenu un espace dédié aux ateliers, performances, débats ainsi qu’aux pratiques ARTivistes et ACTivistes, élargissant ainsi la portée du projet bien au-delà du monde académique.
La programmation s’est clôturé le 13 avril, avec la projection du film Bandes d’hystériques au Coin Culture de l’ULB, suivie d’une discussion avec sa réalisatrice, Kita Bauchet.
Une aventure qui dépasse le cercle universitaire
« Au-delà de l’organisation des événements, les journées ont été des lieux de rencontres inattendues et précieuses. […] Ces connexions, rendues possibles par la dimension transnationale du projet, dépassent ainsi le seul cercle universitaire : elles relient désormais des acteur.rice.s féministes à travers trois pays, constituant en eux-mêmes un résultat concret et durable du projet. »
souligne Justine Châtellard.
Pour Milène Le Goff « Travailler ensemble sur ce projet a été à la fois une source de joie et de stimulation intellectuelle. Il faisait écho à l’esprit du Tribunal de 1976, qui reposait lui aussi sur une action collective et l’importance de se soutenir mutuellement. »
En croisant archives et savoirs, mémoire et mobilisations contemporaines, pratiques artistiques et recherche, ce projet ouvre des perspectives nouvelles pour penser la justice féministe aujourd’hui et affirmer la puissance politique de récits qui continuent de façonner nos manières de comprendre, de résister et d’imaginer l’avenir.